Le baigneur neuf.
Je suis née à Monville, en Haute-Normandie, dans une maison
située dans l'Oyonithe, l'usine qui fabriquait le Celluloïd des
baigneurs Petit-Collin. Mon grand-père y était, depuis de très
nombreuses années, le magasinier de tous les produits entrant ou sortant.
Bien souvent, pour Noël, je recevais un des jouets parmi les modèles
Petit-Collin. J'ai ainsi eu, en plus des poissons rouges et cygnes blancs,
toute une tribu de poupons, baigneurs et poupées avec la petite tête
d'aigle imprimée en relief à l'arrière du cou...
L'année où un beau spécimen de type africain est sorti
dans la collection, j'ai bénéficié d'un bébé
noir, habillé de tricots rouges. Comme je ne savais pas comment le
nommer mon grand-père m'a suggéré: "Samba."
Nom que j'ai adopté. "Mais il ne peut pas avoir le même
nom de famille que les autres puisqu'il est noir." ai-je fait remarquer.
Mon grand-père, qui avait été Chasseur d'Afrique lors
de son service militaire, a alors ajouté: "Faufana"...
J'ai gardé assez longtemps presque tous mes baigneurs. Mais un jour,
ma première fille préférant les poupées douces
et modernes, je les ai presque toutes données pour faire de la place
avant un déménagement.
Dans ma petite famille de Celluloïd rose et noir, il y avait des faux
jumeaux.
Jumeaux par la taille et le modèle. Faux jumeaux par l'année
de naissance...
Le baigneur s'appelait Pierrot. Ce devait être le tout premier qui m'avait
été offert, et c'est ma grand-mère l'avait nommé,
sûrement en pensant à son neveu Pierre qu'elle avait élevé
en grande partie, en même temps que ma mère. Dans mon souvenir,
j'ai toujours eu ce jouet. Peut-être même avait-il appartenu à
ma mère avant moi, tout comme la maison de poupées, en bois
décoré de papier coloré, qui était dans la grande
chambre.
Pierrot était un poupon de taille modeste, aux joues pâlies par
les jeux dans le jardin, les yeux bleus délavés au soleil des
étés campagnards. Il avait le nez triangulairement pincé
et légèrement percé au bout. J'avais dû un jour
le grignoter comme font tous les petits enfants qui portent les jouets à
leur bouche. La peinture de la tête, figurant la couleur des cheveux
était usée et écaillée par endroits. Mais je l'aimais
beaucoup, c'était Pierrot, mon Pierrot.
Le trouvant particulièrement défraîchi, mes grands-parents,
ce Noël là, eurent l'idée de m'en offrir un nouveau, exactement
le même, mais tout neuf, pour remplacer l'ancien...
Quelle surprise pour moi, et quelle déception aussi!
Indescriptible fut l'étonnement de mes grand-parents qui, s'attendant
à ma joie, me virent fondre en larmes!
Je ressentais cette intrusion comme une catastrophe. L'arrivée de ce
Pierrot de remplacement menaçait gravement le mien, mon vieux Pierrot,
mon fidèle compagnon depuis mes premiers pas.
Le pimpant poupon avait les joues roses et veloutées, la tête
effrontément brune, des yeux pervenche et des cils de biche. Trop beau,
oui trop beau!
A côté de lui, mon pauvre bébé, les bras aux élastiques
détendus flottants dans une barboteuse froissée avait l'air
d'une ruine avec ses lèvres pâles. Je pris le parti de le considérer
comme un malade et le dorlotais comme tel. Ce pauvre petit risquait de se
faire chiper la place par l'autre et je craignais que ma grand-mère
me l'enlève.
Finalement, voyant mon attachement au vieux bébé, on me l'a
laissé et les deux ont cohabité dans ma caisse à jouets.
Mais j'ai longtemps eu des sentiments très partagés, avec une
préférence pour le plus vieux des poupons.
J'en voulais en quelque sorte, non pas à ma grand-mère qui me
l'avait offert, mais au beau baigneur lui-même d'exister.
Mon amour de Mère-Celluloïd en avait pris un sale coup!
