Cette année tu auras 90 ans.
Tu vis seul dans ton logis et l'as voulu ainsi.
Sous aucun prétexte tu ne quitterais cette maison devenue trop grande
et inconfortable pour tes besoins actuels. Cette vieille demeure de plus
de soixante ans reste pour toi, la maison moderne que tu as eu le bonheur
de trouver quelques années après la guerre, alors que la tienne
avait été bombardée.
Tu l'as longtemps habitée avec ta femme et tes enfants. Il y a eu
des joies, des peines, tout un mélange.
Depuis ce temps ton épouse est morte, tes enfants tour
à tour se sont mariés, quittant la maison, et un grand vide
s'est installé.
Puis, par les uns et les autres, tu es devenu grand-père, alors les
rires de la jeunesse sont revenus habiter la maison au moment des vacances.
A présent, même les petits-enfants sont presque tous grands
et bientôt prêts à leur tour à se mettre en couples.
Alors toi, tu restes dans ta grande maison, pleine de souvenirs et de photos
aux murs et sur les meubles.
Durant longtemps tu as aimé voir tous tes descendants
rassemblés autour de la grande table. C'était ton plaisir
de demander au boucher "un beau rôti", et tu précisais
avec une gourmandise réjouie : "bien tendre, c'est pour mes
enfants, ils viennent dimanche!"
Cela faisait beaucoup de bruit tout à coup, après le silence
de la semaine, mais t'apportait tant de bonheur!
Il y a en a eu de ces Noëls avec un grand sapin décoré
montant jusqu'au plafond, déclenchant régulièrement
l'émerveillement de tous. Tu avais cherché en ville, peu avant,
les petits cadeaux faisant plaisir à chacun, et commandé chez
le traiteur tout pour un repas de fête. Ils étaient tous présents
pour la grande fête familiale par excellence.
Puis il y a 10 ans, quelle belle fête, un jour d'été magnifique où famille proche et lointaine, ainsi que des amis sont venus honorer tes 80 ans. Toutes les tables disponibles étaient dressées dans le jardin à l'ombre du grand cerisier et des parasols. Il y avait du soleil, des fleurs, un gros gâteau et plein de joie.
Tu te souviens de ces années où tu passais quelques
jours chez l'un ou l'autre à l'automne. D'abord tu as fait le trajet
en train, seul avec ta petite valise et des pommes de ton jardin. Puis peu
à peu on est venu te prendre et te reconduire en voiture.
Tout ça, à présent, c'est bien fini, tes forces t'abandonnent
d'année en année. Tu ne veux plus quitter ta maison, avec
l'angoisse qui te tient de ne plus pouvoir y revenir.
Tu marches à petits pas glissés, tu entends mal et ta mémoire
te joue parfois des tours. Tes petits-enfants grandissent et s'étonnent
de te voir rapetisser.
Alors, cette année, pour Noël, un couple de tes enfants est arrivé avec sa petite famille pour passer le réveillon en ta compagnie. Le 25 décembre, ils ont laissé la place à un deuxième couple, venu passer la journée avec toi. Puis le 26, un troisième durant quelques heures a prolongé Noël. Enfin le quatrième viendra pour le jour de l'an. Ainsi tu auras vu tous tes enfants et petits enfants et ce ne sera pas trop fatiguant.
Tu t'inquiètes pour la moindre des choses, mais un rien te fait plaisir : un coup de fil, une lettre, la visite d'un ami, d'un voisin venant te demander si tu as besoin de quelques chose, et surtout celle de tes enfants.
Il t'ont proposé d'habiter un appartement confortable
près de chez l'un d'eux. Tu as répondu haut et clair : "Non,
je veux rester chez moi, je mourrai dans ma maison!"
Pourtant ils habitent loin et ne peuvent être près de toi aussi
souvent que tu le souhaiterais. Alors parfois, tu espères une fin
de semaine que l'un ou l'autre sera là, mais personne ne vient et
tu as un vague sentiment d'abandon.
Aujourd'hui, c'est le premier janvier et tu attends la "quatrième
vague."
C'est ton fils, son épouse et deux de leurs enfants, les plus jeunes
dont la dernière à moins de 10 ans.
Comme tu ne les as pas vus à Noël, tu as placé bien en
évidence les cadeaux à leur intention sur la table. Afin de
leur faire honneur, tu as quitté les chaussons douillets portés
habituellement pour ces chaussures de ville pourtant bien difficiles à
enfiler. Tu as noué une cravate et mis un veston par dessus chemise
et pull.
Ils n'arriveront qu'en fin de matinée avec le repas tout prêt,
mais il est neuf heures ce matin et tu es déjà prêt.
Tu fais les cent pas pour te dégourdir les jambes mais surtout pour
mieux faire passer le temps, un il sur la pendule, un autre à
la fenêtre dont le rideau est volontairement un peu tiré.
Tôt ce matin tu as ouvert en grand le double portail
de bois branlant du jardin : à ce signe tes voisins savent que tu
attends "du monde" .
Dès que la voiture entre dans la cour, tes pas se précipitent.
Tu vérifies d'un regard rapide la bonne place des cadeaux et te redresses
le plus possible en appuis sur ta canne, juste derrière la porte
de l'entrée, entrouverte.
Alors dès qu'ils seront sur le perron, la porte s'ouvrira en grand
et la joie de se retrouver éclatera de part et d'autre.
Leurs vux de bonne santé prendront un sens profond pour toi,
et c'est de tout leur cur, en pensant à tes bientôt 90
ans qu'ils te diront :
Bonne Année!