Madame Bous.


J'étais préadolescente quand ma mère engagea la dernière des femmes de ménage que nous ayons eue pour effectuer l'entretien de notre maison.

Elle se nommait Jeanne Bous. Les gens du quartier disaient avec un sourire entre mépris et pitié la mère Bous. Chez nous, on l'appelait Madame Bous.

Petite femme, maigre avec le ventre saillant un peu sous la ceinture de blouse, sa face jaune était trouée par une bouche édentée, toute plissée autour des lèvres minces. Le minuscule chignon presque blanc bien tiré, tenait avec quelques épingles et un morceau d'élastique de récupération.

Chaussée, été comme hiver, de pantoufles de feutre noir, elle marchait à petits pas, telle une vieille chinoise. Tout comme ces femmes du temps passé ses pieds étaient déformés, presque ronds.
Elle nous avait expliqué que c'était le Bon Dieu qui l'avait ainsi punie.

Ancienne alcoolique désintoxiquée, elle avait failli mourir de ses excès. Dans la maladie qui l'avait affectée, nous assurait-elle, ses dents étaient tombées et son squelette déformé. Elle avait alors pris conscience, voulant garder cette vie à laquelle elle tenait, qu'elle devait stopper définitivement toute ingestion d'alcool. Et depuis ce temps, affolée à l'idée de replonger dans la maladie, elle tenait parole et ne buvait que de l'eau et du café.

N'ayant jamais cotisé assez longtemps à une caisse de retraite, elle vivait en faisant des heures de ménage chez des particuliers.

Mais, sans véhicule pour se rendre chez ses pratiques, elle ne pouvait s'engager bien loin de chez elle. De plus, lente à se mouvoir, madame Bous fonctionnait au ralenti et peu de gens se satisfaisaient de ses maigres talents. Cette accumulation de raisons faisait qu'elle n'obtenait jamais de travail sur une longue période.

Ma mère, n'étant pas trop difficile sur la qualité méticuleuse du ménage, l'employait durant deux heures, quatre fois par semaine. Seule personne à lui fournir un emploi régulier plusieurs jours de suite, elle la payait chaque vendredi.

Madame Bous avait une manie, celle de l'encaustique! Elle ne pouvait pas se passer de fourbir un maximum de choses avec un chiffon poissé de cire jaune. Au lieu d'effecteur un vrai nettoyage, elle empâtait lourdement le mobilier ou le sol et le résultat était le contraire de ce qu'il aurait dû être.

A genoux, par terre, elle tenait beaucoup à cirer le revêtement de Gerflex rouge déjà bien usé, posé par mon père quelques années auparavant. Le temps que l'excès de cire s'atténue, le sol était légèrement collant… Ma mère lui répétait à chaque fois de ne pas cirer, d'autant qu'elle ne voulait pas la voir à genoux, mais la femme s'entêtait: "C'est plus beau!" assurait-elle.

Lorsque la pauvre femme se trouvait ainsi à quatre pattes, on voyait apparaître la grande modestie des ses sous-vêtements : une combinaison en jersey de coton déformé, et de gros bas marrons reprisés par endroits, tenus avec des élastiques ordinaires sur ses cuisses maigres et blafardes.

Comme elle négligeait de se laver les mains entre les différents travaux, on trouvait les marques de ses doigts sales sur les portes, elle ne pensait jamais à les nettoyer!

Sa mauvaise vue permettait aux araignées de vivre en paix chez nous, elle ne détruisait pas leurs toiles.

Ma mère se trouvait parfois agacée par ces désagréments et lui faisait quelques remarques, mais se refusait toujours à la congédier, sachant bien que c'était la réduire à une plus grande misère.

Madame Bous vivait maritalement avec un homme qu'elle appelait son Vieux. Ils habitaient dans une seule pièce, sur l'arrière d'une maison : une ancienne buanderie, au sol de ciment avec une seule et minuscule fenêtre.

La porte mal jointive, vitrée sur la partie supérieure, apportait un complément de lumière.

Dans ce réduit dont l'humidité était difficile à combattre, il y avait d'origine un robinet avec l'eau, une bonde d'évacuation. et une ampoule électrique au bout d'un fil au plafond. Un évier avait été installé ainsi qu'un petit réchaud fonctionnant à l'alcool.

Le lit à deux places mangeait la plus grande partie de la pièce, et il fallait faire très attention pour passer entre le bout du lit et la petite table flanquée de deux chaises paillées, qui servait aux repas du vieux couple.

Sous le conduit de cheminée initialement prévu pour une chaudière, se trouvait un petit poêle rond, seul moyen de chauffage, utilisé aussi au maximum pour chauffer de l'eau ou des aliments afin d'économiser l'alcool du réchaud. Il était placé si près du lit qu'il fallait veiller sans cesse aux possibles accidents et, autant par sécurité que par économie, les locataires laissaient tomber le feu pour la nuit.
A l'extérieur, des WC en utilisation partagée partage avec les habitants du reste de la maison, lui revenait l'entretient.

Les gens de cette maison n'étaient pas bien riches non plus mais, dotés d'une quantité d'enfants leur permettant de percevoir chaque mois une prime d'allocations familiales rondelette, ils arrivaient à faire face.

Madame Bous et son Vieux, payaient une petite compensation à la famille nombreuse pour l'eau et la lumière, mais pas un vrai loyer.

Cette femme tenait à être propre "dans la rue" comme elle disait. Dans son esprit c'était avoir les cheveux bien collés sur le crâne, sans mèche rebelle, des bas sans trous, donc reprisés, des chaussons pas trop usés, gardant les plus vieux chez elle ou pour faire les ménages, et une blouse sans tache.

Ayant peu de revenus réguliers, la vieille femme récupérait du bois de cageots qu'elle cassait pour son feu et, lorsqu'elle avait assez d'argent pour cela, achetait un petit sac de cinq kilos de boulets de charbon, stocké dehors, près de sa porte, sous une vieille bâche.

Son Vieux, qui ne travaillait plus, percevait une toute petite retraite de la Sécurité Sociale, appelé Minimum Vieillesse. Mais, contrairement à sa compagne, il n'avait pas perdu l'habitude de l'alcool et gaspillait une bonne partie de son argent en bouteilles de mauvais vin et verres d'apéritifs au café.

De caractère fermé et bougon, il me faisait un peu peur.

Madame Bous et lui se chamaillaient régulièrement. Il excusait son penchant à la bouteille par l'ennui ; mauvaise excuse, son travers existant déjà lorsqu'il travaillait. La femme n'osait pas ouvertement lui reprocher de boire sachant qu'elle-même avait eu ce défaut durant des années. Par contre, elle le trouvait paresseux, perdant ses journées à "dépenser ses sous au café" au lieu de trouver un petit emploi complémentaire lui permettant de "s'occuper les mains" comme elle disait, et d'avoir ainsi un peu plus d'aisance financière.

Comme il buvait presque toute sa maigre pension, ce que gagnait la pauvre vieille de somme leur permettait de manger et de se chauffer un peu.

J'écoutais donc avec beaucoup d'intérêt ce qu'elle racontait parfois à ma mère et c'est ainsi que je connaissais l'état de dénuement de notre femme de ménage.

Madame Bous venait travailler avec un cabas contenant ses affaires : une vieille paire de chaussons éculés pour faire le ménage, un parapluie fatigué, et son porte-monnaie de façon à faire ses menus achats en passant chez l'épicier en sortant de chez nous.

Moi, je glissais souvent dans ce cabas deux pommes de terre, des carottes, des pommes du jardin, un morceau de bon bois à brûler ou encore quelques boulets de notre charbon emballé dans un papier journal.

La première fois trouvant le "cadeau" en arrivant chez elle, elle avait été confuse. Elle s'en était ouverte à ma mère, se doutant que c'était mon fait, ne sachant pas ce qu'il contenait en emportant son sac, elle ne voulait surtout pas passer pour une voleuse. Ma mère avait été touchée par l'honnêteté de la vieille femme et amusée de mon manège. Sa réponse alors avait été exemplaire : "Puisque vous me l'avez dit, je le sais maintenant. Ne vous en faites pas pour ça, ne dites rien à ma fille, et laissez-la vous faire ses "cadeaux" puisque ça lui fait plaisir." Je n'ai su cela que bien plus tard, naturellement!


Si j'étais encore une enfant lorsque ma mère engagea madame Bous, les années passèrent et j'arrivais à l'adolescence.

Quand j'ai pu disposer d'un peu d'argent personnel, il m'est arrivé plusieurs fois alors, d'en utiliser une partie pour acheter un sac de boulets, quelques provisions de bouche et un jour, j'avais même ajouté un petit bouquet d'anémones. Lorsque j'avais frappé à sa porte avec mes paquets, elle avait été émue de me voir, et particulièrement touchée par le bouquet de fleurs. Son Vieux, s'il était là, se terrait dans le fond de la pièce et grommelait. Il n'aimait pas, en outre qu'on entre chez lui!


Quelques années plus tard, ayant quitté la maison familiale j'habitais une autre ville. Ma mère ayant elle-même déménagé n'employait plus Madame Bous, j'avais perdu le contact.

Je suis retournée frapper à la porte, mais la vitre en était occultée de l'intérieur par un rideau épais, et je n'obtins pas de réponse.

J'ai demandé aux habitants de la maison où était le vieux couple de l'ancienne buanderie, mais personne n'a su me répondre. La famille d'origine ayant déménagé, elle aussi, celle qui la remplaçait n'était au courant de rien...

 

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