Mon buffet.

Il y a chez moi un buffet.
Un buffet normand, cauchois plus exactement, c'est à dire du Pays de Caux. C'est à sa sculpture naïve en épis autour des portes entre autres, qu'on reconnaît sa spécificité cauchoise.
Ce meuble à deux corps est en chêne patiné par les ans.
Enfant, il faisait partie de mon décor familier. Il était placé dans la grande salle de séjour carrelée de terre cuite et tapissée d'un papier mille fleurs, dans la maison où je suis née, en Normandie.
A l'époque, il me paraissait immense, tout comme l'armoire normande en chêne sombre qui lui faisait face. Dans les tiroirs du meuble fermant mal, se trouvaient toutes sortes de petits trésors appartenant à ma grand-mère: timbres de caoutchouc à son chiffre pour marquer le linge avant de le broder, crochet à dentelle, fils de couleurs, galons et croquets. Elle ne tricotait pas mais crochetait, brodait et cousait fort bien.
Mon grand-père et elle m'avaient raconté l'histoire de ce buffet.
Jeunes mariés, ils habitaient Paris d'où mon grand-père était originaire. Ils aimaient arpenter les salles des ventes pour regarder et dénicher éventuellement la bonne affaire, à prix abordable pour leur modeste budget.
Un jour, dans les objets exposés avant une vente ils virent un vieux buffet sale et ripoliné en blanc! Ma grand-mère cauchoise, reconnaissant là, caché sous la crasse, un meuble de son terroir, en informa son époux. Le jour de la vente, c'est le ventre noué qu'ils sont venus en espérant qu'il n'y aurait pas beaucoup d'amateurs afin que le prix ne monte pas trop. Par chance, personne n'était intéressé par un vieux buffet blanc et sale... L'objet fut ainsi acquis à un prix très bas.
Ma grand-mère m'a plus d'une fois expliqué que, lorsque leur achat leur fut livré, son mari et elle étaient à table. Ils ont abandonné leur assiette et, armés chacun de leur fourchette, ont commencé à attaquer vigoureusement la vilaine peinture pour chercher à faire apparaître le bois nu, voulant ainsi s'assurer qu'ils ne s'étaient pas fourvoyés dans cet achat. Le meuble tint ses promesses et le décapage complet le confirma. Bien nettoyé et ciré par les soins attentionnés de la nouvelle propriétaire, il fut mis en bonne place, et plus tard resta durant 35 ans au même endroit dans la grande salle à manger rectangulaire de Monville. C'est là que je le découvris dans son décor fleuri.
A présent, entré dans le patrimoine familial, mes filles ont pour mission après moi, de le garder toujours et de le transmettre aux générations futures.
Il ne leur sera pas possible de le vendre: j'ai promis à celle qui commettrait ce sacrilège que je viendrais lui tirer les pieds par les nuits de grand'lune...

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