Lettre à mon croiseur.
Hier, c'était la rentrée. J'ai repris le cycle,
métro, bus, boulot, bus, métro
Toi aussi, de toute évidence, c'était ta rentrée, et
tu as aussi repris les habitudes pour onze mois
Cela fait un an presque chaque matin, je te croise en haut
ou en bas de la passerelle, selon un léger décalage horaire.
Cette passerelle pleine de vent n'a pourtant rien de maritime, elle mène
du quai de mon métro de Massy Palaiseau au départ de mon bus
devant la gare SNCF.
Quand je t'aperçois, c'est facile tu dépasses
d'une tête bien des voyageurs, tu me sers de repère sur mon
horaire. Tu balances toujours résolument le même cartable foncé,
et moi le même sac coincé à l'épaule gauche.
Si par extraordinaire je ne te vois pas, je regarde ma montre ; je ne suis
pas à l'heure : avance ou retard ?
C'est presque un rendez-vous, sans qu'il soit donné, seulement toi
tu vas dans le sens inverse.
Jusqu'ici, je n'étais pas certaine que tu aies fait attention à moi dans ta démarche pressée, la mienne étant tout aussi précipitée. Ces petits matins chagrins où personne ne se regarde n'incitent pas vraiment au dialogue.
Pourtant, hier, en ce premier moment de reprise, un fait nouveau s'est fait jour.
En croisant ton regard j'y ai lu comme de la surprise et l'amorce
d'un sourire.
J'ai même décelé autre chose : dans la surprise il y
avait du contentement, celui de retrouver des repères peut-être,
et dans le sourire comme une espèce de bonjour, celui de connaissances
qui se revoient. Oserai-je avouer que tu m'as semblé faire un petit
mouvement de tête en ma direction, mais c'est peut-être un mauvais
tour de mon imagination... Nous ne nous sommes jamais adressé la
parole toi et moi.
Pourtant, je me prends à rêver.
Un jour, si l'un de nous prenait le temps de s'arrêter
pour dire quelque chose, n'importe quoi.
Mais je n'ose pas faire le premier pas, dire le premier mot, j'ai peur d'être
ridicule
Alors, si tu lis ces lignes et que tu te reconnais, nous reconnais, j'aimerais que ce soit toi qui t'arrêtes un instant, et me tendes la main.
Voilà, il ne me reste plus qu'à attendre