La digue.

Nouvelle d'après une photo de Cartier Bresson.

Les rives du Rhin dans la province de Gueldre, Pays-Bas en 1956

 

C'est un choc cette photo.
Je ne la connaissais pas et pourtant, je la reconnais.
Je ne savais pas qu'on les avait pris en photo. Et pourquoi donc? Comment s'appelle-t-il déjà celui qui a fait le cliché? C'est un journaliste? Pourquoi est-il venu? Est-ce que quelqu'un se doutait de quelque chose?
Un choc oui, comme une grande gifle qui me renvoie en arrière.
La petite maison en contrebas, je la connais bien allez. Je peux même vous dire comment c'est fait dedans. Elle a l'air toute petite et pourtant, détrompez-vous.
Le plus drôle ce sont les deux cheminées. Celle du devant est juste au-dessus des deux fenêtres alors, forcément, ceux qui ne connaissent pas se posent des questions! "C'était plus facile de la faire sortir au milieu du toit, disait mon grand-père, et puis c'est plus joli!". Mais à l'intérieur, elle passe de côté, c'est l'astuce. La plus grande cheminée c'est celle de la salle à vivre. C'est comme ça qu'on disait chez eux. Une belle pièce, monumentale, à croire qu'on avait construit la maison autour. Et d'un raffinement inattendu dans cette masure de briques au toit de chaume.
A côté de la cuisine, il y a ce que ma grand-mère appelait sa réserve et nous sa caverne d'Ali Baba. Il y avait de tout là-dedans, de quoi tenir durant le siège du long hiver. On était toujours étonné de ce qu'elle arrivait à extraire de là.
Il n'y a pas l'eau courante. "Pour l'eau c'est en face!" disait malicieusement le pépé en montrant le fleuve... De fait, à part celle du toit qu'ils recueillaient derrière la maison, l'eau dont on avait besoin il fallait la puiser depuis la berge avec un seau au bout d'une corde. La baignoire ou la douche, ils ne connaissaient pas. Pour la grande toilette, une bassine galvanisée qui servait aussi au linge faisait l'affaire. Le reste du temps, une petite cuvette émaillée suffisait aux ablutions matinales. Nous, gamins, comme nous ne venions que l'été, nous nous baignions dans le fleuve.
A l'étage, il y a deux autres pièces, des mansardes, qui s'enfilent sous le faîte du toit. On y accède par un escalier tout raide, presque une échelle. Il faut traverser la première chambre pour aller dans la seconde, et au fond de celle-ci, il y a encore un cagibi, une espèce de petit grenier plein de délicieux trésors sans valeur marchande.
La cabane derrière, c'est aussi mon grand-père qui l'a faite. En bois, recouverte de toile goudronnée. Là dedans il y a quasiment de quoi vivre en autarcie. On y trouve le logement des poules pour la nuit, mais aussi toutes les réserves pour elles, les lapins et le cochon de l'année. Pas une ferme véritablement, une fermette tout au plus. Juste de quoi faire vivre ses occupants et vendre un peu pour acheter ce qu'on ne peut produire et qui reste indispensable, même quand on n'a pas de gros besoins ni des goûts de luxe.
Et des goûts de luxe, ils n'en ont jamais eu les pauvres Vieux. Sur la photo, mon grand-père a une casquette neuve. Il a dû la mettre exprès pour le visiteur parce que d'ordinaire, il en avait une toute vieille, toute cassée.
Nous, on habitait là-bas dans la ville qu'on voit au fond. Dans les usines, il y a du travail, c'est pour ça que mon père y était parti, et c'est aussi comme ça qu'il a connu ma mère. Mon grand-père ne lui a jamais pardonné d'aller dans ces lieux de perdition comme il disait. Il n'a jamais voulu venir chez nous. D'ailleurs, il n'a jamais dépassé le bout de la digue depuis son retour de la guerre. " Ce que j'ai vu au-delà, c'est la mort et la désolation, pourquoi voulez-vous que j'y retourne " On avait beau lui dire que depuis, les choses avaient changé, il ne voulait rien savoir. " Des lieux de perdition " répétait-il dès qu'on entamait le sujet.
Nous, les gosses, il nous aimait bien, même s'il faisait semblant de n'être jamais content, mais ma mère, c'était une autre affaire. Elle était de la ville, c'était un handicap trop défavorable au départ pour qu'il l'accepte. Heureusement, ma grand-mère temporisait. Entre femmes, elles se comprenaient mieux, même si elles étaient d'un milieu social différent.
Le type en vélo qu'on voit à droite, c'est Hans, il venait tous les jours. Il était censé surveiller la digue. Mais il passait plus de temps à tailler une bavette avec les gens qui habitaient là qu'à vraiment faire les vérifications. Nous, on le connaissait parce qu'il parlait souvent avec mes grands-parents. Et là, quand la photo a été faite, il devait tout juste repartir. Peut-être avait-il parlé, non seulement avec les deux Vieux comme d'habitude, mais avec le photographe. S'il avait fait son travail sérieusement, peut-être que rien ne se serait passé. Mais il avait quand même dû dire des choses importantes, peut-être graves parce qu'on lit sur les visages une réelle inquiétude. C'est vrai que, tel que je connais mon grand-père, avec sa tête de mule, même si le veilleur lui a annoncé le danger, il n'en a pas tenu compte. Il aura sûrement rétorqué vertement qu'il n'avait pas l'intention de quitter sa maison, qu'on ne pouvait pas le forcer...
C'est quelques jours après que l'eau, qui montait toujours de plus en plus est passée par-dessus la digue en la brisant, détruisant tout sur son passage, noyant bêtes et hommes. On n'a rien retrouvé, dans la boue épaisse, après le retrait des eaux.
Il ne reste rien d'eux.
Sauf cette photo.

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