Un goût d'enfance.
Madame Ranou était bretonne. Ayant épousé un Normand,
elle habitait Monville.
En plus du mobilier typique de sa région d'origine, elle possédait
une recette familiale de biscuits gardée jalousement.
Comme nous étions en pleine campagne nous, les enfants, allions chercher
le lait avec nos brocs, directement à la ferme proche, chaque soir
après la traite.
Pour le conserver, il fallait faire bouillir ce lait doucement un bon quart
d'heure sur le coin du poêle, sans lui permettre de déborder,
et le laisser refroidir longuement à l'abri des mouches.
Au fur et à mesure que la température baissait, on voyait se
former à la surface du liquide une peau de crème épaisse,
qui fermait la casserole d'une pellicule jaune clair, naturelle.
Le lendemain Madame Ranou, grand-mère maternelle de mes petits compagnons
de jeux, enlevait cette peau, la mettait dans une jatte avec celles de la
veille et des jours précédents. Elle couvrait le tout d'un torchon
humide afin d'éviter le dessèchement, et le gardait à
la cave, dans le garde-manger grillagé.
Lorsqu'elle avait obtenu la quantité de matière utile, et sans
attendre que celle-ci ne s'abîme, la pâtissière en faisait
la base de délicieux biscuits, genre palets bretons, de sa spécialité.
Le jour de la cuisson de ces merveilles, on ne pouvait s'y tromper : sa maison
embaumait le beurre et la vanille chaude! Moi, pourtant à l'époque
j'avais un appétit d'oiseau, cela me donnait irrésistiblement
faim!
Mes petits copains et moi rôdions aux abords. Mais il fallait attendre
que tout soit refroidi et revenir l'après-midi ou le lendemain, en
suivant le petit sentier tracé dans les herbes hautes, entre notre
maison et la sienne.
Enfin nous pouvions goûter un morceau des délices de Madame Ranou.
Elle prenait alors dans le placard une grosse boîte carrée, en
métal terni, dont elle ôtait doucement le couvercle de la main
droite en la tenant fermement contre elle de la main gauche.
Et là, soudainement, les effluves refroidies de la veille, montaient
à nouveau pour nous enivrer d'un doux parfum sucré.
Les petits biscuits de rondeur inégale mais dorés étaient
là, bien rangés comme autant de grosses pièces d'or.
Nous avions le droit d'en prendre chacun un, pas plus, en disant merci poliment
comme nous l'avions appris!
J'ai depuis ce temps recherché, ce parfum, ce goût, ce croustillant.
Il m'est arrivé de trouver des biscuits d'une saveur approchante, mais
jamais vraiment exactement celle-là.
Sans doute, aux biscuits bretons que je trouve à présent, même
les meilleurs, manque-t-il, la maison, l'émotion, la grand-mère,
et surtout l'enfance