Lettre posthume.
Le 11/05/1998
Grand-Mère,
Il y a un peu plus de trente ans, tu es partie discrètement en laissant un grand vide jamais comblé. Tu tenais tant de place dans ma vie toi, ma seconde mère.
Gris à quarante ans, tes cheveux opulents étaient totalement blancs à cinquante. Ainsi, je n'ai d'autres souvenirs de toi qu'auréolée de neige.
Ton élégance était particulière. Très mince, tu portais des jupes amples à mi-mollet alors que la mode en était passée... et pas encore revenue. Unies ou bien à carreaux, à surpiqûres, souvent à larges poches, elles étaient déclinées dans tous les tissus possibles au fil des saisons. Tu détestais les chaussures blanches : "Passée la soixantaine, il n'est pas beau de faire remarquer ses pieds" affirmais-tu.
Sous un semblant d'austérité, se cachaient mal tes trésors de tendresse.
Enfant, j'avais aimé en toi la grand-mère, ma grand-mère. Devenue jeune adulte je découvrais la femme avec laquelle je me sentais tant d'affinités de caractère.
Tu m'avais alors raconté de ton passé des choses très personnelles, révélées à nulle autre. Ta confiance m'avait profondément émue. Nos sensibilités s'harmonisaient si bien que ma mère y trouvait comme un semblant de trahison.
Quand quelque maladie te frappait, tu la refusais comme on ferme la porte à un importun. "Quand on ne veut pas être malade, on ne l'est pas" assurais-tu, mais c'était parler pour toi, car tu t'inquiétais de mes fièvres d'enfant.
Et quand la dernière maladie s'est présentée, celle
qui en définitive t'a fauchée, sereinement et avec un courage
tranquille, tu lui as fait face en disant, l'index pointé vers le ciel
:
" A chacun la sienne, c'est mon heure, Il m'attend là-haut."
Je veux chasser les dernières images douloureuses que tu nous as laissées bien malgré toi. Je préfère garder derrière mes yeux clos, l'image de la petite femme au port droit et fier, dans le roide corset jamais abandonné. Tu nous semblais ainsi plus grande que ton mètre cinquante cinq.
Quand je te regarde, sur cette photo, le temps s'efface ; tu es près de moi.
Je te présente mes trois filles et l'homme qui partage mes jours.
Je voudrais tant que tu les connaisses. Je crois qu'ils te plairaient et que
tu aimerais encore celle que je suis devenue.
Plus le temps passe, plus je te vois apparaître dans mon miroir au fil des ans, et avec le temps, ce qui en moi te ressemble me plaît bien.
Grand-Mère, tu ne me quittes pas, je te garde toujours vivante dans ma mémoire.
Ta petite fille