Loin des yeux, toujours proche du cur.
C'est un coin de verdure, où coulent trois rivières...
Situé entre Rouen et Dieppe, à 45 kilomètres de la mer
: c'est Monville, chef lieu de canton Clères.
Sur la place, au milieu du bourg, la grosse église atteste que Monville,
de longue date était un village important. Dans les années trente
il y avait encore un Marché Franc, ou marché aux bestiaux. Deux
halles existaient, prouvant plusieurs fois par semaine leur utilité.
La dernière fut démontée en 1966.
Reste aujourd'hui une belle et longue place sur laquelle se remarque d'autant
mieux l'imposante église portant toujours au fronton, de façon
originale, la devise Liberté Égalité Fraternité,
datant de l'époque de la Révolution.
En prenant la route en direction de Rouen, le promeneur ne tarde pas à
passer à proximité de ce qui reste de l'ancienne usine de Celluloïd
Petit Collin : l'Oyonithe. Là, se fabriquait la pâte principalement
rose mais aussi rouge, et quelques autres couleurs, servant à mouler
les célèbres baigneurs, et jouets de bain de la marque bien
connue des enfants jusque dans les années 60.
Au temps où cette usine tournait à plein rendement, des chimistes,
entre autres professionnels de l'usine, étaient logés sur place,
dans des maisons appartenant à l'entreprise.
Mon grand-père Raymond, magasinier de l'usine depuis 1925, y occupait
un logement mis à sa disposition dans un tiers de la grande maison
appelée Le château par les gens du bourg.
Janine, ma mère y a passé une enfance de petite fille heureuse.
Une fois mariée avec André mon père, normand lui aussi,
mais de Mont St Aignan, de façon tout à fait naturelle, elle
est revenue accoucher chez ses parents comme cela se faisait beaucoup à
l'époque.
Ainsi, mon frère Rémy et moi-même sommes nés monvillais.
Francis, notre aîné, ayant vu le jour à l'hôpital
de Rouen.
Après une bonne partie de notre enfance et scolarité à
Rouen, nos vies se sont séparées. Francis, à son retour
de la guerre d'Algérie, est parti pour l'Allemagne où il a fondé
sa propre famille. Rémy ayant épousé une Rouennaise,
est resté normand de longues années en achetant une maison dans
un village au-dessus d'Elbeuf.
Ayant d'abord habité durant quelques années Mont St Aignan,
je me suis exilée en 1973... Oh, pas vraiment loin, en Essonne, après
avoir épousé un mantais.
Mais en Essonne, il n'y a pas de bouffées d'air de la mer, même
par fort vent d'ouest, et l'odeur camphrée mêlée d'acétone
du celluloïd de l'enfance me manque parfois.
C'est pourquoi, comme le disait si bien Théodore Botrel dans cette
chanson qui semble un rien désuète de nos jours: J'aime à
revoir ma Normandie, c'est le pays qui m'a donné le jour...
Mon berceau cauchois est vert et humide. Son sous-sol de craie affleure
par endroits. Il va même jusqu'à se dresser en fières
collines dont les parties brisées et brutes changent de couleur au
fil des saisons, de l'éclairage et de l'orientation.
Les falaises Normandes tournées vers le sud sont d'un blanc effronté
au soleil d'été. Celles résolument présentées
vers le nord restent plus grises et pleurent leur trop plein d'eau en hiver.
Face à la Manche, l'air marin les fait rouiller. Les grandes parois
de pierre tendre prennent alors des couleurs chaudes, ressemblant par endroits
à des grès.
Les silex du Pays de Caux, dessinent des bandes argentées dans la craie
des falaises. Par endroits, des touffes d'herbacées viennent s'installer
dans les trous, sur très peu de terre apportée par le hasard.
Des oiseaux nichent en grand nombre dans les cachettes,la nature les a prévues
pour eux. Un morceau de prairie est parfois en suspend tout en haut, attendant
pour plonger dans la mer, un jour de grand vent.
Les plages grises de mon enfance me sont douces. Le bruit sec si particulier
des pas dans les galets, et celui plus mouillé du ressac, roulant les
pierres rondes sont une apaisante musique à mes oreilles. C'est sans
nul doute plus confortable de marcher sur le sable, et pourtant, quel plaisir
de se tordre les pieds sur ces grèves, dans les silex polis et arrondis
par les milliers de vagues, battus par les flots montants et descendants sans
répit depuis la nuit des temps. Pour la mer, "faire la grève"
représente un travail incessant! Ces images sont imprimées pour
l'éternité dans ma tête, il me suffit de fermer les yeux
pour les voir, et j'ai en plus le bruit et l'odeur! Le bonheur m'est simple
et vrai de humer l'air marin et iodé des petites stations balnéaires
depuis le Tréport jusqu'au Havre. Quand les rochers commencent à
se découvrir, comment me retenir d'aller, dans l'air vif, glaner quelques
poignées de bigorneaux entre les varechs bruns et glissants, ou de
chercher les crabillons dans les flaques claires sous les rires des mouettes.
Il faut bien souvent mettre un pull, parfois même un ciré, mais
qu'importe, le plaisir est à ce prix et ne je ne le boude pas.
Il n'est pas besoin d'aller loin vers l'intérieur pour trouver les
prés, les pommeraies et les vaches. Ils sont bien souvent ensembles
dans les petites communes. Le verger vert, planté de pommiers aux troncs
sombres et noueux sous lesquels paissent les vaches tranquilles est une image
bien connue de notre Normandie. La vache faisant la renommée du pays
a la robe marron ou noire marbrée de blanc. Elle n'a pas le pied léger
des bêtes de montagne et son corps est massif : la mamelle lourde et
les pis bas, c'est une bonne laitière. Robuste aussi, la Normande passe
la nuit dehors et une grande partie de l'hiver au champ.
Si malheureusement ce bucolique tableau se voit moins, les grandes exploitations
cherchant, comme partout, à faire du rendement plus que la qualité,
il reste des petits cultivateurs attachés aux traditions, qui gardent
des prés dignes de ce nom, des vergers à cidre, et des bêtes
saines.