Le facteur a passé la barrière du jardin du Chemin des Cottes.
Sa lourde besace au côté, il s'avance vers la buanderie où
Louise est affairée devant un grand baquet de bois cerclé de
métal. En arrivant près d'elle il touche de deux doigts sa casquette
et dit:
"Bonjour Mère Pelot, j'ai une lettre officielle pour vous!
- Bah, si c'est des mauvaises nouvelles vous pouvez la garder! répond
la femme sans cesser son travail. Ça vient d'où?
- De la mairie!
- J'ai rien demandé, je leur dois rien à ces gens là,
qu'est ce qu'y me veulent?
- Je ne sais pas, il faut la lire..."
La femme s'est redressée, elle essuie à son tablier ses mains
blanchies et ridées par l'eau de lessive et relève une mèche
échappée du petit chignon grisonnant. Elle fait signe à
l'homme, lequel a gardé la lettre à la main, de la suivre dans
la cuisine, juste à côté.
Elle lui désigne la chaise.
L'homme enlève sa casquette à visière rigide et luisante,
la pose sur la table à côté de la lettre et s'assoit avec
lenteur. Du placard, Louise sort un verre qu'elle place devant lui.
" Bon, alors Facteur, vous me la lisez cette lettre?"
La femme va au buffet et en sort une bouteille entamée. Quand elle
la débouche d'un tour de poignet énergique, le liège
crisse sur le goulot.
" Vous savez lire Mère Pelot...
- Oui, bien sûr mais j'ai pas souvent le temps, et puis mes yeux sont
fatigués, et je ne sais pas où j'ai rangé mes lunettes.
Lisez-la moi, ça ira plus vite. "
Elle verse le vin foncé jusqu'à la moitié du verre
et dépose la bouteille à côté.
L'homme prend le petit couteau devant lui et ouvre l'enveloppe avec soin comme
s'il s'agissait d'un objet précieux. Il déplie le papier dactylographié
à l'en-tête de la mairie.
Il boit une gorgée de vin, replace le verre, et lit d'abord à
voix basse pour lui en remuant doucement les lèvres.
" Ah ben, dites donc, vous qui voulez pas de mauvaise nouvelles c'en
est un bonne celle-là, moi je vous le dis!"
La femme est restée debout, droite et silencieuse devant lui en signe
de respect.
Le devant de sa blouse noire à petites fleurs blanches et le tablier
bleu foncé sont mouillés. Elle écoute le préposé
qui lit d'une voix solennelle, comme s'il s'adressait à un large auditoire.
" Madame, en raison de votre bonne moralité de notoriété
publique, de vos enfants auxquels vous avez donné naissance par neuf
fois, élevés avec un courage honorable, la municipalité
a le plaisir de vous décerner le titre de Mère de Famille Nombreuse
Méritante. Une petite réception se tiendra samedi 5 courant,
au cours de laquelle vous sera remis votre prix. Il vous est demandé
de vous présenter à 16 heures pour le recevoir des mains de
Monsieur le maire. Recevez, Madame, mes considérations distinguées.
Et c'est signé... je sais pas qui, vu que c'est mal écrit."
Louise a tout à coup un air songeur :
" Neuf! Sûr que j'en ai porté neuf et que je les ai mis
au monde, plus ceux qu'y sont pas allés jusqu'au bout. Louise remue
la tête en signe d'assentiment. Mais y m'en manque déjà
deux à c't'heure.
- Oui, vot' petiot fauché encor' tout bésot, c'est ben triste
quand même.
- Y pouvaient pas la garder chez eux leur grippe, les Espagnols!
- Et vot' grande, 18 ans, en pleine jeunesse c'est-y pas malheureux aussi!
- Elle, c'est de la poitrine! Louise frappe rageusement son poing fermé
entre ses deux seins maigres. Et j'ai bien cru que les deux petits derniers
allaient y avoir droit aussi. Ah! Quel malheur pendant tous ces mois quand
on me les a enlevés pour les mettre en aérium à Canteleu,
comme si c'était ma faute, comme si j'étais pas une bonne mère!"
La femme essuie ses yeux d'un coin de tablier déjà mouillé,
mais se reprend très vite, ce n'est pas son genre de verser des larmes.
" Enfin, Mère Pelot, la vie continue... il secoue le papier...
et là ils le savent bien que vous êtes une bonne mère,
y vont même vous honorer. Va falloir vous préparer, c'est demain
après-midi!"
Le facteur avale d'un trait le reste du verre en louchant sur la bouteille,
hélas rebouchée.
" Allez, je m'ennuie pas mais, - il tape sur sa sacoche en se levant
et remet sa casquette en tenant la visière noire d'un geste d'avant
en arrière - j'ai d'autres lettres à porter, moi! A la revoyure
Mère Pelot."
Le samedi matin, le ciel est gris. Très tôt, Louise est allée
avec la brouette chercher le linge chez ses pratiques et met en route une
nouvelle lessive.
Les enfants sont à l'école, les plus grands et le mari au travail.
Elle est allée, en plusieurs fois, puiser l'eau de la citerne, avec
des brocs de fer étamé. Dans le baquet, les vêtements
sales trempent déjà quand elle prépare le bois sous la
chaudière.
Son vrai métier c'est blanchisseuse de linge fin. Quand elle était
jeune, les Bourgeoises portaient encore des dessous amidonnés en dentelles,
et son coup de main très sûr était recherché autant
pour les bonnets fins des femmes que pour les layettes de luxe des bébés.
Avec un gros bâton tenu à deux mains, elle enfonce vigoureusement
le tissu pour qu'il s'imprègne d'eau.
Maintenant, même les vieilles femmes ne portent plus de coiffes à
coques. Il lui reste encore, à la belle saison, les robes de baptêmes
et les toilettes de communiantes en mousseline. C'est ce qu'elle préfère,
mais ça ne suffit pas à fournir de quoi vivre, surtout en hiver.
Peu à peu, elle a pris les rideaux des hôtels de la ville, puis
les nappes damassées.
D'une vieille casserole brune dont l'émail est parti par endroit, elle
s'est faite un pucheux. Elle l'utilise pour puiser l'eau et remplir la chaudière
dans laquelle elle ajoute un peu de cristaux de soude.
A présent, elle en est réduite à prendre tout ce qu'elle
trouve, et les bourgeoises ne se gênent pas pour lui donner du linge
vraiment très sale, qu'elles exigent pourtant impeccable au retour
sous peine de ne pas lui payer son travail. Huit heures par jour au baquet
et aux fers à feu par tous les temps, plus les transports aller retour
de tous ces tas de linge. Avec au bout un maigre revenu, et parfois, pas même
un sourire ou un merci. Un travail de forçat.
Louise, gênée par ses lourds sabots de caoutchouc et ses longues
jupes, s'est agenouillée sur un paquet de vieilles toiles pliées
devant le baquet, après avoir glissé la planche à laver
dedans. Avec un gros savon de Marseille, elle foule chaque pièce de
tissu qu'elle jette dans la chaudière.
Pour nourrir la marmaille, le salaire modeste d'ouvrier du père ne
suffit pas, même si les deux aînés gagnent déjà
" leur pain" tout seuls depuis l'âge de douze ans. Et puis,
elle aimerait bien voir les deux petiots aller à l'école un
peu plus longtemps, c'est un de ses rêves.
La femme pense à ce qu'on va lui donner cet après-midi. Peut-être
une petite pension?
Elle surveille le ciel. S'il pleut, ses mauvaises chaussures vont prendre
l'eau et elle n'en a pas d'autres à part les sabots de travail. Peut-être
qu'elle pourra alors s'en acheter une nouvelle paire? Cette idée la
révolte tout à coup. Non, il y a plus urgent. Les trois petits
ont bien besoin de manteaux. Ceux qu'ils ont, donnés par des dames
de la commune, déjà passés sur le dos des plus grands,
sont tout élimés. Les marmots grelottent pour aller à
l'école.
Et puis... il y a tant de choses qu'elle aimerait pouvoir acheter pour sa
famille. Ils sont encore sept sur les neuf, pas tous désirés
ça c'est sûr, mais tellement aimés! Ses gosses, c'est
sa vie, sa raison d'être.
Pourtant détentrice d'un métier presque artistique, c'est pour
eux qu'elle s'est faite bête de somme sous le poids de la brouette.
Pour eux aussi qu'elle sue, en toutes saisons, dans la puanteur de la buanderie
et se gèle l'hiver à étendre sans fin, de ses mains crevassées,
les draps des hôtels, en plein vent, sur les fils du jardin quand il
n'y a plus de place sous le séchoir. Plus de mal à se donner,
toujours plus, pour un peu de bien être à offrir aux siens. Mère
Pelot, comme tout le monde l'appelle avec une condescendance respectueuse,
est reconnue par chacun comme une femme d'un courage exemplaire.
Le ciel est décidément bas, il va pleuvoir, c'est sûr,
c'est bien sa veine!
Les enfants et le mari vont rentrer pour midi. Elle va vite à la cuisine
éplucher des légumes pour préparer le repas.
Le Père Pelot est un homme pas toujours très compréhensif
aux problèmes de sa femme et de sa fille aînée, mais il
est honnête, sobre et courageux. En plus de son emploi, il cultive avec
soin un grand jardin potager qui permet à la famille de ne jamais manquer
de légumes et de fruits. Et comme il a le sens de la nature et de la
beauté, il fait aussi pousser des fleurs, comme ça, juste pour
le plaisir. Les passants admirent toujours sans réserve le jardin du
Père Pelot. Il a également, pour la table des jours de fête,
quelques lapins nourris avec les déchets du jardin et l'herbe que les
enfants vont chercher avec un' pouc', - un sac de jute- sur les talus environnants.
C'est aussi un bricoleur de génie, il a construit la citerne, le séchoir
et toutes les cabanes du jardin en matériaux de récupération.
Il sait tout réparer, y compris les semelles des chaussures familiales.
C'est un honnête homme dans tous les sens du terme. Sa sobriété
est regardée comme une qualité première chez ce normand.
Les ouvriers des environs ne sont pas tous comme lui. Ses enfants sont aussi
fiers de leur père que de leur mère.
Au cours du repas, elle sert et mange en restant debout, comme toujours. Elle
explique à ses filles qu'elle va mettre le linge à bouillir,
il faudra le surveiller, elle doit aller à la mairie à pied,
et ne doit pas être en retard. Elle espère bien que cela ne prendra
pas trop de temps et sera revenue assez tôt pour finir de frotter sa
lessive. Si elle peut l'étendre avant ce soir, dès demain matin,
le repassage du plus fin pourra se commencer, le reste se fera l'après-midi.
Son objectif : lundi matin rendre tout et se faire payer.
En finissant de laver la vaisselle, elle réfléchit ; comment
s'habiller pour aller en ville.
Elle enlève blouse et tablier et s'apprête à enfiler un
sarrau propre, s'arrête et songe; pour se présenter devant le
maire, il lui faut être en robe.
Elle lisse des deux mains le devant de la sienne.
C'est une longue robe brune à l'ancienne. L'époque accorde déjà
aux femmes des couleurs plus claires, des étoffes plus légères
et une moindre longueur. Mais Louise a gardé ses habitudes et les modes
n'ont pas prise sur elle. Les tissus sombres et raides qu'elle porte sont
moins salissants, plus solides et durent plus longtemps, c'est ce qui lui
importe. Ainsi habillée, coiffée d'un petit chignon déjà
gris et affligée d'un ventre déformé par les multiples
grossesses, à moins de cinquante ans, elle paraît dix ans de
plus, et semble être plutôt la grand-mère que la mère
de ses deux derniers enfants.
Le ciel a ouvert ses vannes, mais une laveuse professionnelle comme elle
n'a pas peur de l'eau.
Elle enfile sur sa robe une pèlerine de laine noire tricotée,
fermée par un nud de ruban. Ses souliers, dont les semelles ont
déjà été réparées plusieurs fois
par " le Père", prennent l'eau par le dessus, le cuir n'est
plus étanche. Sur son chignon, est emboîté le chapeau
noir et lustré toujours porté au delà de son jardin.
Un femme respectable ne sort pas en cheveux.
Pauvre certes, mais digne.
Dans l'entrée, elle a pris le parapluie. C'est un grand modèle
de coton bleu et bec de cane. Les normands l'utilisent autant pour se protéger
du soleil des beaux jours d'été que le reste du temps quand
il pleut. De l'autre main elle empoigne son sac. Pas le cabas des jours ordinaires,
celui des grandes occasions, un petit sac noir bien ciré, le seul possédé
depuis bien des années.
Un coup d'il au carillon, un autre à la chaudière pleine
de linge, quelques dernières recommandations aux filles et elle part
d'un pas ferme et décidé sur la route.
En chemin elle se demande encore ce qu'on va lui donner et espère une
fois de plus que ces formalités ne vont pas durer. Mais enfin, pour
recevoir une petite pension, elle veut bien perdre une partie de son après-midi.
Elle arrive devant la mairie, mais ne sait où se diriger.
En entrant, elle secoue et replie soigneusement son parapluie, puis s'adresse
à l'employée. Celle-ci la toise en regardant avec amusement
sa tenue campagnarde et lui demande :
- C'est pour une médaille du travail?
- Non, dit la paysanne, en tendant son papier. L'employée lit rapidement
et lui rend la feuille.
- C'est pareil Madame, c'est en même temps que les autres médailles.
- Les autres médailles?
- Oui, vous êtes méritante, dit la jeune femme aimablement, on
va vous remettre la médaille de la Famille Française!
- Ah bon?
Louise se dirige, toujours avec son papier à la main vers la salle
qui lui a été indiquée.
A la porte, une autre personne vise la feuille et l'invite à entrer.
Avant de lui indiquer une chaise, un homme veut la débarrasser de son
parapluie. Mais Louise fait non de la tête. Le bec de cane accroché
à son bras, elle le serre fortement contre elle en signe de refus.
L'homme a un petit geste agacé de la main mais n'insiste pas.
Elle est parmi les premières arrivées et doit attendre. Un employé
bien habillé passe de temps à autres, apporte des petites boîtes
et des rouleaux, les dépose sur une grande table nappée de rouge.
Louise trouve le temps long.
Sur un des côtés de la salle, une table est dressée avec
quelques assiettes garnies de biscuits et des verres comme pour un apéritif
de mariage. Par déformation professionnelle Louise remarque la nappe
en damassé longue et belle. Elle a l'oeil et le bon pour ce genre de
chose. Elle regarde aussi la façon des rideaux. De grands panneaux
très hauts qu'elle ne pourrait jamais ni laver dans ses baquets ni
repasser avec ses petits fers à feux...
Tout à coup un employé apparaît par une porte latérale
et annonce :
- Mesdames, Messieurs... Monsieur le maire!
Un homme, plein de l'importance que lui confère le ruban tricolore
qui le ceint, fait son entrée. Un murmure parcourt la salle.
Le monsieur que Louise ne connaît pas, prononce alors un discours auquel
elle ne comprend pas grand chose, elle ne s'attendait pas cela .
Sont d'abord appelés les vieux travailleurs recevant les médailles
de bronze, puis d'argent, d'or et enfin de vermeil.
Louise commence à se demander si elle ne s'est pas trompée.
Elle veut se lever. Un employé avance d'un pas dans sa direction et
lui fait signe de se rasseoir. Elle trouve le temps interminable et pense
au travail qui l'attend.
Le maire annonce alors d'une voix forte:
- Et maintenant, nous allons procéder à la remise des médailles
de la Famille française aux mères de famille les plus méritantes.
L'employé près d'elle lui dit:
- Cela va bientôt être à vous, Madame.
Mais, cette fois, les récompenses sont données dans l'ordre
alphabétique.
Louise doit encore attendre. Ses souliers mouillés se sont égouttés,
ils ont fait des marques autour de ses pieds, elle se sent gênée
de salir le beau tapis.
A l'appel de son nom elle se lève soudainement et avance vers l'estrade.
Elle tient toujours accroché fermement à son bras le parapluie
replié qui a mouillé tout le côté de sa robe.
Le maire lui tend la main, elle la prend d'un air gêné. Elle
n'est pas habituée à ce qu'on s'adresse à elle de cette
façon, et devant du monde.
- Chère Madame Pelot, ayant élevé neuf enfants, vous
êtes une mère de famille très méritante. J'ai l'honneur
de vous remettre ici devant l'assemblée, la médaille des familles
nombreuses françaises. Le magistrat s'approche d'elle, épingle
sur le haut de la robe de lainage, une médaille dorée, ouvre
les bras d'un air satisfait et lui donne enfin l'accolade traditionnelle.
- Encore toutes mes félicitations Madame Pelot, dit l'homme au costume
barré de bleu blanc rouge.
Louise regarde la table, et l'homme devant elle. Elle demande:
- C'est tout?
- Comment ça, c'est tout?
- Je n'ai que ça?
- Mais oui, c'est très bien! Vous avez la médaille d'or, avec
votre nom et vos mérites gravés dessus, c'est un grand honneur
que vous fait la ville!
- Seulement ça! répète incrédule la pauvre femme
déçue et prête à s'effondrer de fatigue. Vous m'avez
fait venir seulement pour ça?
L'homme que le défilé des précédents lauréats
a rendu un peu impatient s'étonne :
- Vous n'êtes pas contente d'avoir la médaille d'or?
Au moment où il semble que la petite femme habillée de sombre
va s'écrouler, on la voit se redresser et prendre un air déterminé.
De ses mains rougies et crevassées par les lessives, dans un mouvement
embarrassé par le parapluie et le sac, elle enlève doucement
le ruban fixé à sa robe avec l'épingle, fait un pas,
pose la médaille sur la table et recule pour reprendre sa position
initiale.
Elle regarde dans les yeux le maire qui lui fait face :
- Si vous croyez que c'est avec ça que je vais habiller mes petiots,
vous pouvez la garder vot' médaille, j'en ai rien à faire. Vous
m'avez fait venir de là bas, monter la côte, mouiller mes souliers
déjà bien abîmés et perdre mon temps alors que
j'ai tellement de travail qui m'attend chez moi! Vous vous moquez des pauvres
gens, ce n'est pas bien honnête de votre part. Au revoir Monsieur, je
ne vous dis pas merci!"
Et c'est d'un pas pressé, plus assuré, que Louise, furieuse, sort de la salle.