A Monville, où j'ai passé ma petite enfance normande, le commerce
le plus proche de la maison de mes grands-parents était l'épicerie
de Madame Patin
Celle-ci se trouvait sur la route de Rouen, faisant l'angle avec le large
chemin non goudronné passant devant chez nous baptisé : Rue
des Rivières.
Cette échoppe au sol de tommettes en terre brune, sans autre vitrine
que les deux fenêtres sans rideaux de la façade de briques rouges,
existait déjà du temps de l'enfance de ma mère.
Il n'y avait, de toute évidence, rien eu de changé à
son décor, ses habitudes, elle me semblait un musée vivant.
De plus, la dame qui la tenait me paraissait vraiment très vieille.
Cette épicerie traditionnelle, ô combien, a fermé bien
plus tard, à la mort de l'épicière. La boutique est redevenue
ce qu'elle était à l'origine: l'une de ces grandes cuisine-pièce-à-tout
des maisons des villages de notre Pays de Caux.
Sur les rayonnages, de simples planches de bois fixées
au mur par des équerres, trônaient toutes sortes de produits
de consommation courante pas trop périssables. Mais aussi, droguerie,
batterie de cuisine, petite mercerie, bimbeloterie, et bonbons multicolores
dans les bocaux de verre fermés par des couvercles de Bakélite,
posés sur le comptoir.
Le plus étonnant, lorsqu'on poussait la porte de la boutique, en faisant
ainsi sonner la petite cloche fixée sur son montant, était la
forêt de choses accrochées au plafond, au point d'en assombrir
la pièce. Les balais et manches de toutes sortes entouraient la lampe
unique pendant au bout de son fil gainé de coton torsadé. Ils
voisinaient avec de longs saucissons, un ou deux jambons fumés, ainsi
que les fameux poulets de Dieppe pendus par les ouïes.
Dieppe, avant d'être un port important pour les transports
maritimes, entre autres vers l'Angleterre juste en face, était déjà
un port de pêche. Sur la côte normande se pêchaient surtout
des maquereaux, sardines et harengs. Pour conserver le produit des pêches,
on en mettait une partie en boites de métal, surtout les sardines à
l'huile et le maquereau au vin blanc. La morue rapportée de Terre-Neuve,
était salée fortement jusqu'à obtenir une chair raide
et sèche. Le hareng, lui, s'il n'était pas mariné, était
ouvert, aplati, salé et fumé. Sous cette forme il était
appelé en Normandie : Poulet de Dieppe, par dérision.
Le vendredi, en pays catholique et surtout à la campagne, il aurait
été très mal vu de consommer de la viande, c'eût
été faire gras : un sacrilège! C'était donc ufs
ou poisson.
Nous étions à 50 kilomètres de la mer, mais en l'absence
de camion frigorifique, le poissonnier ne venait qu'une fois par semaine au
marché du jeudi. C'était en effet le jour où les gens
faisaient leurs achats pour le repas du lendemain. Le choix, en dehors des
fêtes de fin d'année ou de Pâques, était assez réduit.
C'était ce que les gens appelaient simplement du gros poisson : genre
lieu ou congre, vendus en tronçons, de la morue salée jaune,
avec sa peau grise, confite dans les cristaux de sel, ou encore des maquereaux
bleu argenté de taille différente suivant les saisons, et des
harengs. Ces derniers on pouvait, en saison, les trouver frais ou marinés
dans de grandes terrines de grés, et sauris le reste de temps.
Le poisson fumé ouvert est très sec, et se garde plus longtemps. Cela donnait la possibilité pour les épiceries d'en vendre aussi en semaine, tout comme la morue salée dont on voyait dans la boutique, les caisses de bois humide, aux clous rouillés par le sel, posées sur un' pouc' , (un sac de jute en Normand), plié en quatre. L'avantage du poulet de Dieppe, outre d'en trouver à l'épicerie, était son prix bas.
Au plus fort de l'été, quand les mouches bourdonnaient,
madame Patin pendait au plafond, entre ses saucissons et ses harengs, de longues
bandes marron couvertes de glue dans l'espoir de piéger quelques-uns
uns de ces insectes au lieu de les voir se poser sur la marchandise.
Un jour, une petite voisine étant avec sa mère et moi dans la
boutique, regarda les attrapes mouches et s'écria: "Oh, les beaux
z'harengs saurs!" Ce jour, précisément, sa mère
comprit qu'elle devait faire vérifier la vue de sa fille, qui porta
ensuite des lunettes!
Ma grand-mère savait préparer délicieusement
le poulet de Dieppe.
Quelques temps avant l'heure du repas, elle tisonnait le feu et remettait
du bois dans le poêle de la cuisine, en choisissant bien ses morceaux
pour qu'ils fassent de la bonne braise.
Elle prenait le grill rond et double croché (encore du Normand !) dans
ce qui servait à la fois de garage et d'arrière cuisine, et
plaçait délicatement entre les deux disques grillagés,
les poissons fumés. Ils avaient une belle couleur brun doré,
et les reflets de la peau luisaient sous la lumière.
Le dessus de la cuisinière s'ouvrait en enlevant un disque de fonte
au moyen du tisonnier. Ensuite, pour agrandir l'ouverture, on ôtait
autant de cercles qu'il était nécessaire, jusqu'à trois.
Une fois la braise à point, en faisant coïncider la taille de
l'ouverture avec celle du grill, ma grand-mère posait les poissons
ainsi emprisonnés. En chauffant, ils dégageaient un fumet aiguisant
l'appétit.
Elle servait ces merveilles avec des pommes de terre bouillies très
cuites, parsemées de beurre et de persil haché ou d'une purée
onctueuse, où la crème du pays avait sa part. Dans ce cas, elle
mettait de la ciboulette sur le hareng juste avant de servir.
A présent le poisson au meilleur prix est carré, panné
à la chaîne et surgelé!
La morue salée et le hareng fumé, qui étaient des denrées
bon marché, courantes chez les gens modestes, sont devenus des produits
de luxe!