J'avais six ans, en ce mois d'octobre et je faisais mon entrée à
la Grande Ecole comme on me l'avait répété.
Premier cartable en carton bouilli à la main, blouse de classe neuve
sur le dos, les tresses bien arrimées sur le dessus de la tête
j'entrais dans la cour gravillonnée avec un mélange de fierté
et d'appréhension.
On m'avait sermonnée: "Il faudra être sage, ne pas bouger,
ne pas parler!"
Alors, quand des gamines sont venues me tirer par la manche pour m'entraîner
dans le tourbillon de leurs jeux, je n'ai pas bougé, je n'ai pas parlé,
je voulais être sage...
On nous a fait mettre en rangs, le bruit des galoches des enfants assistés
résonnant dans l'escalier.
En classe, les bureaux de chêne sombre portaient la patine du temps,
et l'odeur d'encaustique qui s'en dégageait ne pouvait masquer l'empreinte
laissée par tous ces écoliers passés là avant
nous.
La maîtresse a expliqué ce que nous allions faire, tout en enlevant
son chapeau : une curieuse chose rose qui s'évanouissait dans sa main
quand elle l'enlevait. Chaque soir, sous nos yeux elle reconstruirait avec
sa longue écharpe et les épingles, l'édifice de laine
rose détruit le matin.
Quand a sonné l'heure de la cantine on nous a dirigé vers le
réfectoire.
Assis sur des bancs de bois blanc, serrés autour des longues tables
revêtues de toile cirée clouée tout autour, nous avions
devant nous une timbale en aluminium bosselée remplie d'eau et une
cuillère en fer étamé.
Au bout de chaque table attendaient deux piles d'assiettes creuses en grosse
faïence, toutes rayées de coups de cuillères, et ébréchées
par les chutes répétées.
Une dame en tablier portant un lourd trépied de bois l'a placé
au bout de la première table. Puis elles sont venues à deux,
y déposer une énorme marmite de soupe chaude. Chaque femme se
plaçant devant une des piles d'assiettes a commencé à
verser dans la première le liquide ou nageaient des légumes
écrasés et des petites pâtes, et l'a posée devant
l'enfant placée la plus près d'elle. La gamine a dû la
passer à sa voisine, qui elle-même l'a passée à
sa voisine qui elle-même... jusqu'au bout de la table pour qu'ainsi
tout le monde soit servi! Est arrivé ensuite le second plat, dit "de
résistance". Il portait bien son nom, si on en juge par la qualité
de la viande... Comme nous n'avions ni fourchette ni couteau, les dames de
service sont venues nous couper la viande dans l'assiette en se plaçant
dans notre dos, passant les bras par-dessus nos épaules, ce qui nous
a obligé à plier la tête durant tout le temps de l'opération.
On commençait ainsi à apprendre l'humilité!
Pour le dessert on nous a distribué du yaourt à la louche, dans
la même et unique assiette ayant servi au reste.
Dans l'ensemble, les enfants étaient heureux de ce menu car il était
copieux et finissait sur un dessert. Dans bien des familles modestes la viande,
en semaine, était réservée au père et on ne servait
de dessert que le dimanche. Alors pour ces enfants là, à la
cantine c'était tous les jours dimanche!
Récit d'un jour du début de notre siècle pensez-vous?
Non ; j'ai eu six ans en octobre 1952...
