Un rayon de soleil partagé.

 

Après une promenade dans Rouen, nous prenions, mon amie Annie et moi, le Métro-Bus pour rentrer chez elle rue de La Cage.
Presque à l'arrivée sur le Boulevard du Boulingrin, un petit homme du genre auquel on ne saurait donner d'âge, peut être la trentaine, placé derrière nous me tape sur l'épaule.
Maladroitement, en s'excusant presque à chaque mot, il me demande si je connais la rue de Verdun. Sur ma réponse négative, il se montre profondément désolé. Je lui précise qu'à la descente du bus, nous pourrons demander à un employé s'il peut nous renseigner.
En l'examinant de près, je me dis que, bien que propre, ce jeune homme a quand même l'air d'un clodo...*
Clodo! Ça me fait tout à coup penser à l'abri de l'Abbé Bazire un peu plus bas sur le boulevard. Mes idées s'enchaînent : Mais oui, Boulevard de Verdun, c'est ça! Je dis alors assez haut à Annie pour que le garçon entende : "Je crois que ce qui descend vers le quartier St Hilaire c'est le Boulevard de Verdun, tu sais, là où il y a l'Abri de l'Abbé Bazire!"
Le gars n'est pas sourd. Intéressé par ce que je viens de dire il demande : "Madame, vous avez dit quoi? L'abbé quoi?" Je répète le nom. Ravi il me tend son papier avec un grand sourire: "C'est là que j'vais!"
A la descente, nous lui expliquons qu'il n'a qu'à traverser le boulevard et descendre à gauche. Je lui donne une modeste pièce. Visiblement heureux, il se confond en remerciements.
Tout à coup, les larmes au bord des yeux, il me dit : "Madame, vous me faites penser à ma grand-mère, c'est elle qui m'a élevée, elle a toujours été bonne pour moi."
Puis, toujours dans son idée me demande encore : "Est-ce que vous accepteriez que je vous embrasse, cela me ferait plaisir. "Sur ma réponse affirmative, (c'était la fête des grands-mères!) il me dépose deux gros baisers sonores sur chaque joue, à la façon normande.
Annie se tenait un peu en retrait, suivant la scène avec un léger recul. Elle ne s'attendait pas à la suite. Il la regarde et lui dit : "Vous aussi, Madame, vous êtes gentille." en lui assénant deux baisers à son tour. Assez étonnée de l'assaut amical, la prude fille a tout d'abord un léger mouvement de surprise et se laisse finalement faire sans réticence.
Il explique alors qu'il est heureux que des gens aient pris le temps de lui expliquer son chemin et de le regarder avec gentillesse. Puis il s'éloigne avec un visage comme celui d'un gamin content, en nous faisant des petits signes de la main.
Nous aussi, en le quittant, nous avons un petit rayon de soleil au cœur.
Voilà comment, une vierge se fait baiser en plein boulevard par un petit clodo bien propre, sans pour autant perdre sa vertu...

Histoire vraie, (avec la participation fortuite d'Annie!)
Racontée par Janine Doley,
Mise en forme par Evelyne Minssen, sa fille.

* Qu'on appelle à présent SDF.


 

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