Rue des Rivières.
A paraître en octobre 2005 dans le livre "Cher pays de mon enfance" édité par France Inter.
Depuis la route, j'ai descendu la sente appelée rue des Rivières. Abrupt à son entrée comme un grand toboggan, c'est un chemin de terre brune, assez large pour laisser le passage à une voiture mais n'en permettant pas le croisement. Il est caillouteux, les silex émergeant des ornières.
Et l'impression me revient, familière, telle que je la sentais petite fille, depuis le haut de la pente : en regardant le chemin qui continue vers le bas, plat entre les champs et les maisons jusqu'à la ferme, il me semble que c'est l'autre partie qui remonte et non celle où je suis à cet endroit qui descend…
J'ai retrouvé les haies vives, les mêmes, avec les mûres et quelques lianes de ce houblon d'un vert si tendre. Puis les rares noisettes qu'à quelques gosses nous étions à chercher, étant entendu que le premier qui les trouvait aurait le privilège de les manger. Pour être celui-là, nous les cueillions bien souvent avant maturité complète pour n'y trouver, déçus, qu'une mousse blanche sans saveur sous une coque verte.
Au-delà de la longue haie de gauche, le champ de pâture est resté identique, avec des vaches et la rivière qui serpente et brille. Derrière la haie de droite croît encore ce que nous appelions la prairie, lieu de nos jeux d'enfants à la campagne : un grand espace d'herbe à vaches, mais sans vache, avec au fond un osier qui subsiste encore. Je me souviens que le jardinier du directeur de l'usine venait en couper des tiges qu'il dénudait. Petite fille curieuse je lui avais demandé pourquoi : "Pour faire des liens à certaines plantes", m'avait-il dit. J'avais alors appris de lui qu'avec les tiges souples de cet arbre, on pouvait aussi confectionner des paniers.
De ce côté, les peupliers derrière lesquels j'allais m'asseoir en solitaire, déjà, n'y sont plus. Le premier d'entre eux, je le sais, avait été abattu par la foudre. Quant aux autres, des mains armées de scies les ont tués, les souches encore en terre en témoignent. A leur pied, je trouvais des anémones. Roses en boutons, elles blanchissaient en s'ouvrant et mouraient en quelques heures, la tête basse, couronnant de façon un peu funèbre, le verre dans lequel je les avais mises. Il se trouvait quelques lumineuses jonquilles aussi, et des jacinthes bleues des bois.
Au fond de cette prairie, une partie est en pente raide. Enfants, avec les petits voisins, nous y culbutions en roulades, la tête prise entre nos jambes pliées en tailleur, ou encore sur le côté, de tout notre long, avec les mains sur le visage. Parfois nous improvisions, avec un grand carton, une luge pour herbe, qui ne manquait pas d'avoir quelques ratés! Elle nous versait avant son arrivée, laissant son conducteur finir sa course seul dans un grand rire!
A l'entrée de l'herbage, vers la grosse maison de briques à étages, partagée en trois habitations, reste encore, sous le vieux poirier, la pompe à bras. Il fallait l'amorcer de quelques litres d'eau, gardée dans une gamelle à côté, pour qu'elle veuille bien donner la sienne en grinçant familièrement. Bien que maintenant tarie et rouillée, elle reste, dans son costume de bois éventré, le témoin muet d'un temps révolu.
J'ai descendu la rue des Rivières, je suis passée devant la barrière d'entrée du jardin de ma petite enfance. Ce portail, était dit "du devant". Pourtant, cela me semblait être l'arrière de la maison parce qu'on entrait dans le jardin le plus souvent par l'autre côté, celui donnant directement dans l'Usine de Celluloïd, où travaillait mon grand-père. Dans ma logique enfantine, j'ai toujours pensé que la rue des Rivières était "derrière" et l'usine "devant", cela sans doute aussi parce que l'entrée de la partie que nous habitions se faisait côté usine… Le jardin, parfois appelé parc, était réellement très grand.
Devant la maison, partagée comme autrefois en trois habitations, il subsiste une véranda. Ce n'est pas la même, celle-ci est neuve. Les persiennes ont changé de couleur: il y a longtemps que mes grands-parents ne l'habitent plus. Le pommier du Japon qui poussait entre les deux fenêtres de la chambre de mes grands-parents a disparu. Petit arbre ornemental, j'en ai goûté les fruits durs, sachant bien qu'ils n'étaient pas comestibles. Mais un pommier, cela semblait devoir porter des pommes, et en Normandie on sait depuis le berceau que les pommes ça se mange!
Sur le côté reste un vieux pêcher. Aucun des habitants d'aujourd'hui n'imagine que j'ai un jour porté en terre, au pied du pêcher, une poupée de chiffon. Plus tard, aussi un ours en peluche borgne et manchot, tout cela avec solennité et presque recueillement. Mes frères faisaient le service funèbre. Tout y était : boîte à chaussures pour cercueil, et croix de bois bricolée à la hâte. Dans ce "cimetière", sont enterrés aussi des oiseaux trouvés morts au jardin, enfin un poisson rouge, lequel flottait, un matin, ventre en l'air, dans le bocal posé sur le bord intérieur de la fenêtre. Ce n'étaient pas là des "jeux interdits".
Il y a toujours un potager, là où était celui de Monsieur Motte, chimiste à l'usine mais jardinier à ses heures de loisirs. Lorsque j'étais enfant, ce jardin des légumes était tenu avec un soin méticuleux, une belle harmonie végétale. Cela me fascinait tout autant que la plante grasse qui fleurissait rouge vif, sur le bord de la fenêtre de sa salle à manger, la petite pelouse pentue qu'il s'était créée de l'autre côté, ou encore les carottes qu'il enfouissait minutieusement entre des couches de sable, dans des caisses, en prévision de l'hiver.
Une clôture grillagée remplaçait une partie de la haie déficiente entre notre jardin et celui de la famille Langlois. Cette séparation à claire-voie me permettait de faire la causette avec une fillette de mon âge, cela en attendant que nos familles acceptent que l'une aille chez l'autre pour jouer. Par les trous du grillage, nous échangions parfois des jouets sans valeur, et nous faisions gronder ensuite pour ce commerce jugé bizarre. Il y avait dans le jardin Langlois un bigarreautier dans lequel nous montions quand les fruits commençaient à être mûrs. Bien que ce ne soit pas vraiment autorisé, nous nous en gavions avec délice. Le parfum particulier de l'arbre me reste en mémoire et je n'ai jamais réussi à retrouver le goût de ces fruits, encore aujourd'hui, inégalé!
J'ai descendu la rue des Rivières jusqu'au premier petit pont. Tant d'eau est passée dessous depuis, entraînant les années dans son courant. L'escalier, derrière la maison Langlois - un ancien moulin à roue - descend toujours jusque dans la rivière. Monsieur Langlois venait s'y laver les mains après avoir jardiné. Il laissait en permanence sur une des marches, une boîte contenant du savon mou…
Un peu plus loin, sur le côté du pont, j'ai retrouvé la descente herbeuse, usée en toboggan par les glissades que nous faisions jusqu'à l'eau limpide. De l'autre côté du pont, au-delà de la maison Langlois, et placée en amont, il y avait l'usine que traversait cette rivière. Celle-ci utilisait le courant fourni par un petit barrage afin de faire tourner une turbine. Selon que les vannes étaient ouvertes ou fermées, le niveau en aval était différent. Quelle attirance pour nous, les gamins d'alors, cette eau claire à la fraîche odeur, courant entre les galets ronds, verdis de mousse.
Nous avions un jour, décidé à plusieurs, de faire notre petit barrage à nous. Le niveau étant très bas nous avions empilé des pierres et des mottes de terre, le tout colmaté avec des touffes d'herbe arrachées au rivage. Mais la nuit, lors de l'ouverture des vannes de l'usine, tout était chamboulé et au matin il n'y avait plus de barrage. Aussi le lendemain, pouvions nous recommencer nos jeux dans l'eau. Seulement, ceux-là étaient théoriquement interdits, en raison, de la possible ouverture soudaine des vannes! J'ai encore la cuisante sensation d'une fessée mémorable reçue, justement parce que j'étais dans la rivière avec, situation aggravante, des sandales quasi neuves en cuir! Je m'en souviens encore, elles étaient de couleur rouge! Mes fesses aussi!
Comme autrefois, je suis descendue là, dans la rivière, laissant sur la berge vingt ans, n'en gardant que huit…
J'ai marché pieds nus dans l'eau froide, cherchant à y voir des poissons comme je cherchais alors. Souvent les pêcheurs du coin trempaient leur ligne par-dessus le pont, mais je n'ai jamais vu, pour ma part, nager le moindre petit poisson, bien qu'il y en ait, paraît-il. Peut-être une fois les vannes ouvertes… J'ai ramassé un caillou dans l'eau, avec des chrysalides de ce qu'on disait être des vers de vases. J'ai appris depuis qu'il s'agit de larves de phryganes. Au loin, j'ai vu se dessiner la masse trapue de la ferme des Courtillets, où nous allions chercher le lait dans des brocs d'aluminium pour moi, et de fer émaillé blanc ou bleu, pour les autres.
La bâtisse se tient là, fidèle à mon souvenir, au milieu des prés où paissent de tranquilles vaches normandes. Le chemin qui y conduit traverse encore un autre pont, en brique cette fois, enjambant une seconde rivière. Aussi des haies offrant des baies rouges d'aubépines, comestibles mais sans réelle saveur, que j'aimais pourtant manger comme un rite, "en allant au lait", balançant le broc de l'autre main. Dans les buissons de symphorine, dont les minuscules fleurs roses sont délicates au printemps, nous cueillions les fruits en forme de petites boules blanches qui venaient à la fin de l'été. Le jeu consistait à les faire éclater entre nos doigts, devant le visage des compagnons de route, qui ne manquaient pas de vous rendre la pareille! Parfois, le broc dans lequel je rapportais le lait n'était pas tout à fait plein. Non pas que la fermière ait lésiné sur la quantité, mais parce qu'en route, il m'arrivait de laper à même le broc, le breuvage encore tiède. J'ai toujours beaucoup aimé le lait et l'aime encore.
Plus loin que la ferme, le chemin continue encore, enjambant un troisième pont sur une autre rivière. Mais il m'était interdit d'aller au-delà, jusqu'au lieu-dit : "Les 20 maisons", un alignement d'habitations de briques rouges, façon coron, construites en même temps que l'usine, pour loger les ouvriers. J'étais debout, pieds nus au milieu de la rivière, à regarder, à me retrouver, à comparer...
Mes chaussures accrochées ensemble par les lacets, étaient jetées sur mon épaule, et je tenais dans la main, un pan de ma robe relevée assez haut. Tout à coup j'ai vu un homme entre les branches, il s'inclinait au-dessus de l'eau, accoudé à la rambarde du petit pont. Il me regardait mi étonné mi amusé… Brusquement, mes vingt ans laissés à terre m'étaient rendus, je retrouvais mon âge adulte et j'étais ridicule au regard de cet homme!
A quoi bon vous expliquer Monsieur Que-je-ne-connais-pas, vous qui peut-être habitez cette maison où je suis née et ai vécu certaines années avant vous, que je suis tout à fait à ma place dans cette rivière. Que ce n'est pas la première fois que j'y mets les pieds, j'y mettais même les fesses et, qu'aujourd'hui, je suis venue me retremper dans l'eau des souvenirs.
De mes dix premières années d'enfance dans ce coin de Normandie, j'ai gardé des images, une espèce de film au ralenti, revenant par morceaux quelquefois. Des couleurs y dominent, le vert tout autour de ce côté, avec le jaune de la jonquille, le rouge du pommier du Japon, le bleu de la jacinthe. Et puis du côté de l'usine, les bâtiments aux toits de tuiles d'argile cuite, et les odeurs : celles du camphre et de l'acétone, les solvants volatiles du Celluloïd.
Derrière mes paupières closes je vois le film se dérouler. Les personnages s'y meuvent, sourient, font des gestes, et comme dans les rêves je m'y vois aussi, petite fille parmi les autres.
Mais il n'y a ni écran ni pellicule, c'est un film pour moi toute seule : ma projection privée…