Le sursis.
Texte primé au concours de nouvelles 2003 de Gif sur Yvette.
Quand j'entre dans ta chambre, le lit est vide. Totalement. Sans rien. Une
alèse blanche en plastique, trop serrée, gaine le matelas.
Je demande à une femme en blouse où tu es, elle me répond
laconiquement, comme à une question anodine: "En bas. Il est mort
cette nuit!"
Soudain glacée malgré la chaleur ambiante, je m'assois sur le
bord du lit. Je n'en crois pas mes yeux. Un mauvais rêve. Plus la moindre
petite trace de toi. Tes bricoles autour et sur la table de nuit ont disparu,
tout est nickel, la potence à perfusion vide et en retrait.
Je demande bêtement: " Sa famille sait?..." L'infirmière
semble vexée de ma question: "Naturellement Madame, nous les avons
informés dès ce matin!"
Mais moi, personne n'a pris la peine de me prévenir. Je n'en veux pas
à sa femme et sa fille, elles sont prises par d'autres soucis. Mais
eux, ici, ils me connaissent, ils savent bien que depuis des mois je viens
régulièrement te voir. Seulement, bien sûr, je ne représente
pas la famille, alors...
Comment peut-on effacer une présence aussi vite ?
Me voyant vraiment accablée, la femme soudain presque aimable me demande:
"Vous voulez le voir?"
D'un bon, je saute sur mes deux pieds, je crie: "Surtout pas!"
"Ah, mais, c'est comme vous voulez!" reprend l'autre d'un ton contrarié.
Je ne veux pas te voir les yeux clos, raide et glacé, blanc comme les
cierges qu'on a dû te planter tout autour en guise de compagnie. Je
veux garder de toi l'image de la petite flamme brûlant encore ces derniers
jours au fond de tes yeux creusés par la maladie, et ce reste de sourire
que j'arrivais parfois à amener sur tes lèvres amincies. Je
veux préserver le souvenir de ta vie, tu la défendais pourtant
si peu.
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J'avais fait ta connaissance un peu par hasard.
Ayant envie de me rendre utile concrètement à quelque chose,
ou plus exactement à quelqu'un, je m'étais tout d'abord renseignée
pour être visiteuse de prisons.
Le peu finalement entendu m'avait rebutée. Je m'étais alors
tournée vers l'hôpital avec l'idée de voir des enfants
malades. "Possédez-vous un diplôme d'institutrice ou autre
vous permettant de vous occuper d'enfants?" m'avait-il été
demandé. Non, je n'avais rien de tout ça, je proposais seulement
de venir, en bénévole, tenir compagnie à des enfants
dans les services de long séjour. "Il y a du personnel pour ça."
avais-je alors entendu. Je repartais, quand une inconnue m'a abordée:
"Par contre, en soins palliatifs, si vous voulez, il y a de quoi faire."
m'avait-elle glissé. Puis en hochant la tête. "Mais il faut
avoir le coeur bien accroché, et le moral tout pareil. Comme ils vont
tous inexorablement à la mort, personne ne reste bien longtemps."
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Ainsi, je t'avais vu pour la première fois. Tu étais en phase
terminale d'un cancer finalement généralisé.
Le personnel débordé s'occupait de toi de façon irréprochable
sur le plan des soins mais n'avait pas le temps de rester à ton chevet.
Tu lisais un peu, mais la vue affaiblie, tu fatiguais vite. L'esprit, resté
vif et intact, tu souffrais plus de l'ennui que des douleurs.
Ta femme et ta fille venaient te voir souvent mais, ne t'apportaient pas le
réconfort attendu. Accablée à l'idée de ta fin
prochaine, ton épouse, traînait une tristesse démoralisante
et communicative. Ta fille, stressée en permanence, vivait sa vie professionnelle
et familiale, mais en parlait peu. Toujours pressée, elle en répétait
les mêmes choses. Près de toi, se sentant coupable d'être
en bonne santé elle n'osait pas raconter des choses gaies, comme si
cela était inconvenant. Ton gendre ne se montrait pas. Il gardait la
petite pendant que sa mère venait en coup de vent à l'hôpital.
Tu aurais bien aimé voir la gamine mais chacun l'avait fait comprendre
: tu n'étais pas un spectacle pour une fillette de cinq ans. Alors,
ta famille te montrait les photos de son dernier anniversaire, dont une où
elle agitait la main. "Sur celle-ci, on lui a demandé un petit
coucou à Papy, c'est pour toi." avais dit ta fille en coinçant
la photo entre le verre et la bouteille d'eau sur la table de nuit.
"Depuis ces derniers mois, mon univers se heurte à la porte de
cette chambre, je ne sais plus rien de ce qui se passe au-delà"
te plaignais-tu. "Personne ne me dit rien, comme si cela n'avait pas
d'intérêt pour moi." Connaissant parfaitement ton état,
tu te savais en sursis. "Ce n'est pas parce que j'attends la mort qu'il
faut déjà m'enterrer!" avais-tu précisé avec
un pâle sourire.
Tu m'avais alors demandé: "Si vous voulez vraiment tenter quelque
chose de bien pour moi, racontez-moi tout. Tout ce qui vous passe par la tête,
ce que vous faites quand vous n'êtes pas ici, votre travail, vos loisirs,
vos souvenirs, que sais-je. Enfin tout ce qui se passe au delà de cette
pièce. Vous savez, quelquefois, j'entends rire dans les couloirs. Je
demande alors aux femmes de service quand elles viennent faire le lit, ce
qu'il s'est passé. Mais elle ne veulent jamais rien expliquer, elles
répondent: "C'est rien Monsieur, c'est sans importance, juste
des bêtises, vous en faites donc pas!", et je ne peux rien en tirer
de plus. Mais moi, je voudrais bien qu'on me raconte, qu'on m'apporte un peu
du dehors, là où ça rit, là où ça
vit."
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Alors peu à peu j'avais commencé à raconter, en vrac
en effet, les idées me venant à l'esprit.
Tu aimais particulièrement que je te rapporte les mots drôles,
dits par les enfants de ma connaissance, et les petites anecdotes anodines
de la vie courante, quand on ne se trouve pas dans un lit. Mais tu voulais
aussi parler de choses toutes autres comme de cuisine. Des détails
à propos de recettes que tu ne mangerais assurément plus ici.
"Ah, oui, il faut mettre des oignons dans le hachis parmentier, et surtout
bien séparer les couches viande, oignon et pommes de terre." avais-tu,
précisé en connaisseur, ajoutant: "Avec là-dessus
un petit Bordeaux chambré juste comme il faut..." Je sentais le
fin gourmet.
Au fil des semaines, des liens d'amitié quasi filiale s'étaient
tissés entre nous.
Je ne sais pas pourquoi à présent je te tutoie si naturellement,
pourtant nous nous sommes toujours vouvoyés et je t'appelais Monsieur.
Tu aurais pu être mon père par l'âge
Je te l'avais fait remarquer quand tu m'avais expliqué tes deux années
en Allemagne pendant la guerre. En effet, toi aussi, de ce fait, t'étais
mis à raconter. Et moi, à ton contact j'avais appris bien des
choses.
Jeune en fin d'études, les soldats allemands t'avaient réquisitionné
d'office pour le travail obligatoire au-delà du Rhin. Vous aviez été
parqués dans un camp fermé par des barbelés, avec chacun
une paillasse dans une baraque. Et il faisait si froid. Tu en étais
revenu avec une bronchite chronique, pas totalement étrangère
à ce qui t'arrivait à présent.
Partis comme travailleurs, les soldats vous traitaient pourtant comme des
prisonniers. Le matin vous partiez trimer durement à empierrer des
routes, sous la garde sévère d'hommes armés sanglés
dans leurs uniformes. Le midi, vous mangiez une bouillie de légumes
où dominaient toujours les pommes de terre. La viande, exceptionnelle,
se révélait infecte. Mais vous l'avaliez tout de même,
conscients qu'il fallait ne rien perdre de ce peu, si vous vouliez avoir une
petite chance de revenir un jour chez vous. Des liens de solidarité
s'étaient rapidement établis. Quand l'un d'entre vous commençait
à perdre espoir, les autres le réconfortaient, il fallait se
serrer les coudes pour tenir le coup. Le soir, au camp, l'espèce de
soupe servie se perdait dans la profondeur de la gamelle. Pas d'eau chaude
aux robinets, seuls les plus courageux se lavaient vraiment. Pour ceux aux
quels il restait encore de l'énergie, la partie de cartes s'engageait
autour de la chaleur du poêle allumé avec le peu de choses glanées
sur le trajet du retour du travail. Tu n'avais jamais fumé, là
tu as tiré les premières bouffées. "Vous voyez où
ça m'a mené!" avais-tu ajouté en désignant
le lit d'où tu me narrais tes souvenirs. Je t'avais alors expliqué
: mon père avait pu échapper au STO, il avait un emploi et déjà
une famille à charge. Tu avais acquiescé d'un air voulant dire
: "C'est une chance!"
Une fois libéré, tu avais passé un moment à l'hôpital
en France, mais le corps médical ne savait pas vraiment quoi faire.
Pas d'antibiotiques à l'époque. La pénicilline existait,
mais pas pour tout le monde.
Je t'avais avoué : de toute cette période, j'en connaissais
seulement des propos entendus de mes proches.
En effet, à la libération au moment où tu rentrais dans
ta famille, mes parents et d'autres fêtaient la fin de la guerre en
ressortant de leurs cachettes, les bouteilles enfouies pleins d'espoirs, en
prévision de l'événement. Miraculeusement, pour l'occasion,
du pain blanc était apparu, et pour eux, n'en ayant plus vu depuis
des années, cela valait plus que du gâteau.
Cette nuit-là, oublieux de leurs querelles conjugales, mes parents
unis durant quelques heures à la faveur du vin, m'avaient conçue
sans le vouloir vraiment. Hélas, neuf mois après, les tickets
de rationnement existaient encore pour bien des denrées et le ménage
parental boitait. Pas vraiment les meilleures conditions pour entrer dans
la vie! Tu me l'avais alors assuré, beaucoup d'enfants étaient
nés à ce moment, avec une histoire très proche de la
mienne. Sur l'instant, j'ai pensé sottement que tu voulais minimiser
mon récit. Mais ensuite, j'ai compris : tu voulais me dire au contraire,
tous les enfants de l'après-guerre, ceux du Baby Boum, avaient eux
aussi une page d'histoire en commun, elle était également la
mienne.
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Sur la table près de toi, dans l'amoncellement de choses, je voyais
une photo où tu figurais en famille. Le cliché devait bien remonter
à cinq ans, la petite fille y était un bébé dans
les bras de sa mère. Tu n'as jamais dû être très
gros mais tes traits semblaient quand même nettement plus pleins à
cette époque. Pour ma part, je ne t'ai jamais connu que dans ce décor
sans décor. Le corps décharné flottant dans des pyjamas
devenus trop grands. Des pyjamas rayés, comme pour rappeler ta condition
de prisonnier de ces murs. Ce corps, pourtant si léger, t'encombrait.
Tu ne savais pas comment le poser. Lorsque nous parlions, je te voyais souvent
exécuter des petits gestes de déplacements ou bien tu demandais
mon aide pour t'asseoir au bord du lit. Devant mon regard interrogateur, tu
m'as expliqué : le médecin le conseillait pour éviter
d'aggraver les escarres. Parfois même, en arrivant, je te trouvais dans
le fauteuil à côté. Si ta robe de chambre paraissait bien
mise, tu avais eu de l'aide. Si elle tire-bouchonnait, tu t'étais débrouillé
tout seul, au risque de tomber. Mais ce sursaut d'énergie était
bon signe, il venait les jours où tu te sentais moins mal.
Au travers de la fenêtre placée un peu trop haut par rapport
à ta position assise, tu ne voyais que la cime des arbres et un bout
de ciel dont les couleurs variaient avec le temps. Un jour en me désignant
la baie vitrée d'un doigt hésitant, tu avais commencé
à réciter ces vers de Verlaine, écrit dans sa prison:
Le ciel est par dessus le toit, si bleu, si calme,
Un arbre dans le ciel qu'on voit, berce sa palme...
Parfois, quand tu parlais un peu trop longtemps, ta voix devenait faible,
je devais tendre l'oreille pour comprendre. Alors, soit je reprenais la parole
pour te laisser respirer un bon moment, soit c'était l'heure pour moi
de partir. Je me levais doucement et prenais ma veste. Le temps passé
auprès de toi allait toujours très vite et à chaque fois
tu disais: "Ah, vous partez... déjà!" Mais ce n'était
que partie remise, deux ou trois jours plus tard je revenais. Si je devais
m'absenter plus longuement je téléphonais pour te prévenir.
Mais je sentais dans ta voix la déception, même si tu n'en voulais
rien laisser paraître.
Je t'ai rarement apporté des cadeaux. Aucune friandise ne t'était
agréable. Tu mangeais à peine, ton système digestif ne
supportant presque plus rien. Ton épouse et ta fille t'apportaient
plus de fleurs qu'on n'en pouvait disposer. Tu disais à propos de ces
bouquets se fanant derrière toi, dans la trop grande chaleur de la
salle: "Ils sont comme moi, installés là pour mourir à
petit feu!"
Pourtant, je venais rarement les mains vides. J'ai apporté les uns
après les autres tous mes albums photos, nous les regardions et commentions
longuement ensemble. A la fin de l'entretien je les remportais. Quand, dans
la conversation, je parlais d'un objet, comme de ce crochet à bottines
de ma grand-tante ou les ciseaux de coiffeur de mon arrière grand-père,
la fois suivante je l'apportais pour te le montrer. Cela te faisait plus de
plaisir que si j'avais laissé un cadeau. Avec ces objets, je te faisais
vivre un peu de mon histoire et de celle de ma famille. J'ai parlé
tant d'heures avec toi, tu avais fini par me connaître vraiment bien.
Un jour, de but en blanc, à un moment tout à fait inattendu,
tu m'as dit: "Cela me fait plaisir de converser avec une jeune femme!"
Comme j'approchais tout de même du demi siècle, j'ai eu un mouvement
de sourcils montrant mon étonnement. "Bien sûr, as-tu précisé
avec un sourire, vous avez l'âge d'être ma fille, alors pour moi
vous êtes une jeune femme!
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Au départ, j'étais venue pour me rendre utile, donner de mon
temps et un peu d'amitié. Mais peu à peu, et je l'ai vite ressenti,
je recevais de toi bien plus encore.
Tu avais certes besoin de moi, mais j'ai rapidement eu plaisir à ces
conversations nous unissant, nous rendant complices. Tu possédais un
culture réelle, elle m'avait d'autant plus séduite que tu n'en
faisais pas étalage. Au début, j'étais là seulement
pour toi. Ensuite je venais au moins autant pour moi, et tu l'avais compris!
C'est ce qui fait que jamais tu n'as senti dans mes visites la moindre compassion
de ma part, la moindre obligation charitable, il n'y en avait pas. Cela faisait
l'harmonie de ces moments.
Une fois où je m'étais parfumée avec un échantillon
donné par la coiffeuse, tu m'avais dit: "C'est vous qui sentez
bon comme ça!" Ensuite, j'avais pris l'habitude de toujours mettre
une touche de ce parfum avant de venir te voir. A présent, pour moi,
l'odeur de cette eau de toilette est liée à nos rencontres et
le restera toujours.
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Je n'irai pas à ton enterrement. Je n'y sens pas ma place.
Je ne veux pas me trouver devant tous ces gens
Je ne les connais pas,
ils ne me connaissent pas, ils ne me sont rien. Certains vont défiler
par devoir avec un air compassé.
Ma place je la sentais bien près de toi à l'hôpital, pas
au cimetière.
Je ne veux pas voir la boîte, le trou, les cordes, entendre le bruit
des mottes de terre qui tombent en résonnant sur le bois. J'aurais
peur de ne pas savoir me retenir de chialer comme une idiote, alors que ça
n'apporte rien.
De toutes façons, c'est sans importance.
Ta mort n'a pas d'importance.
L'important, c'était ta vie.