La petite fille de l'île de Taquilé.
Pour Aude
Diffusé sur France Inter dans l'émission "Les Carnets de l'Aube" le 3 avril 2005.
Lu par Mathieu Vidard.
Dans un pays appelé le Pérou, si loin qu'il est situé de l'autre coté de la terre, se trouve le lac Titicaca. Oui, je sais, ce nom sonne d'une façon qui donne envie de rire aux petites filles de France!
Il est si grand qu'on dirait presque une mer d'eau douce, et il a des îles.
Certaines sont flottantes, faites de couches de roseaux tressés et arrimés au fond du lac, d'autres comme Taquilé sont une montagne de terre et de pierres plantée dans l'eau.
Sur l'île de Taquilé il y a des enfants, des garçons et des filles qui vont à l'école.
Bien sûr leur école ne ressemble pas à la tienne. Elle est faite de briques de terre crue mêlée de paille, appelés adobes que tous les habitants du village fabriquent ensemble dans un grand mouvement communautaire. La cour de cette école ressemble aussi plus à une cour de ferme qu'à celle de ton école. Mais les enfants y apprennent à lire et à écrire comme dans toutes les écoles du monde entier. Leur langue parlée est le Quetchua, mais pour lire et écrire, ils apprennent l'Espagnol qui est la langue nationale de tout le pays. Ils apprennent aussi les chants et les danses traditionnelles pour la fête du soleil.
Je les ai regardés longuement revenir de l'école, rieurs comme le sont les enfants de tous les pays. Ils ne sont pas bien riches et vont souvent nu-pieds, mais ils sont heureux parce que leurs parents les aiment et qu'en rentrant dans leur maison faite, elle aussi, en adobes comme toutes celles de l'île, ils auront à manger du poisson pêché dans le lac, des pommes de terre cultivées sur l'île, et de la quinua, une céréale péruvienne qui leur donne santé et longévité.
En les regardant ainsi, courir sur la route de terre où ne passe aucune voiture, il n'y en a pas sur Taquilé, tout en croisant souvent quelques moutons ou petits cochons familiers, j'ai pensé à toi, petite Aude, qui a besoin d'images pour t'endormir et faire des rêves.
Alors je te donne celle-ci pour tes nuits prochaines, c'est celle d'une de ces petites filles, qui revient de l'école.
Elle a huit ans, mais elle n'est pas plus grande que toi, les indigènes quetchua sont petits.
C'est la première année où elle apprend à lire et écrire, elle en est fière. Ses parents sont illettrés c'est à dire qu'eux, n'ont pas eu la chance d'aller à l'école. Ils travaillent la terre pour faire des briques ou cultiver de quoi se nourrir. Ils filent la laine de leurs moutons, la tissent ou la tricotent pour habiller toute la famille et aussi vendre ou échanger contre ce qu'ils ne peuvent fabriquer eux-mêmes. Son papa aussi tisse et tricote, principalement la ceinture et le bonnet rouge qu'il porte comme tous les hommes de Taquilé. Son grand frère est pêcheur sur le lac. Sa maman, habillée comme toutes les femmes ici de multiples jupes colorées, transporte son bébé sur son dos, enveloppé dans une couverture rayée de couleurs vives. Parfois, c'est sa grande sœur qui porte le petit frère ainsi, parce que la maman est partie dans la montagne chercher du bois pour le feu de sa cuisine, et qu'elle a besoin de libérer son dos pour y caler le gros fagot de bois.
Cette petite fille sort de l'école avec ses copines. Elle rit plus fort que les autres en me regardant, moi si différente des gens de sa famille et des ses amis, qui suis assise par terre avec mon sac à dos et mon appareil à photos.
Elle a deux longues tresses presque noires, qui sautent quand elle court, le visage bronzé, les joues très rouges, les dents très blanches. Elle ne mange jamais rien de sucré, aucun bonbon ni gâteau, elle ignore le dentiste et les caries! Habillée comme toutes les petites filles de son île, elle porte un pull et un gilet blancs, et plusieurs larges jupes colorées enfilées les unes par-dessus les autres.
Ses jambes brunes et nues dansent sous les jupes en marchant, ses pieds chaussés de sandales faites de lanières découpées dans des vieux pneus de voiture, butent parfois aux pierres du chemin.
N'ayant pas de cartable, elle a remonté sur le devant la première de ses jupes qui est rouge vif, montrant celle du dessous qui est rose indien, et l'a attachée de chaque côté avec deux grosses épingles pour faire comme une grande poche. C'est là qu'elle range ses affaires de classe: son livre de lecture, un cahier et un crayon, cela lui suffit.
En passant, elle me montre sa copine, qui est peut-être sa sœur, et désigne mon appareil à photos. Elle veut que je les photographie toutes les deux! Je me lève et fais la photo demandée. Ensuite, je sors de mon sac deux petits pains et deux crayons-feutres de couleur que je leur donne. Elles prennent mes présents et partent joyeusement en courant. Les autres enfants les regardent avec envie et courent aussi pour voir de plus près les cadeaux de la dame gringo! (étrangère)
Derrière elle, le décor est magnifique: au loin, un lac bleu comme tes yeux, sous ses pieds la terre brune, à côté l'herbe verte, et dans les champs au temps des moissons, des céréales blondes et dorées comme tes cheveux.
Cette petite fille toute en rires et en couleurs, pauvre d'argent mais riche de tant d'autres choses, qui ne connaît pas les lits et dort la nuit par terre sur une natte de roseaux dans une maison sans chauffage, je te la donne pour rêver. Les vilains monstres, le diable et les méchantes sorcières n'habitent pas l'île de Taquilé.
Sa vie ne ressemble pas à la tienne, ses rêves ne ressemblent pas aux tiens. Elle ne peut pas rêver de toi, mais toi tu peux rêver d'elle.
Alors, petite Aude, en t'endormant, pense à cette petite fille sur son île, si différente de toi. Et avec elle, fais des rêves en couleurs.