Le trou.
Je ne sais pas où je suis, depuis combien de temps, pourquoi je suis là ... Pourquoi je suis comme ça. J'arrive à tracer ces lignes, c'est déjà ça...
***
J'ai commencé à écrire il y a quelques
jours, sans savoir quand.
Je ne sais pas depuis combien de jours je suis ici, ou de semaines, j'ai
perdu la notion de temps. Moi qui avais l'habitude de tenir un journal,
quand même l'aurai-je pu, mes idées étaient si bousculées
que je ne l'aurais pas su. Dès que je fermais les yeux, tout ce que
je voulais écrire était clair et net. Dès que je les
ouvrais je n'en avais plus le premier mot.
Je ne sais pas bien depuis combien de temps je suis ici, et cette idée
m'obsède depuis que j'ai repris pied dans la conscience. J'ai dû
avoir une période d'amnésie ou quelque chose comme cela.
Mais pourquoi?
***
J'ai l'impression d'arriver du néant, d'un cauchemar
et tout à la fois de ne pouvoir en sortir.
Je pense qu'on a provoqué artificiellement cet anéantissement
pour me faire perdre mes repères.
C'est à peine si je suis certaine de ce que je suis. Il n'y a pas
même un miroir en pied ici, la seule glace existante au dessus du
lavabo est si petite et déformante, j'ai peine à m'y reconnaître.
Le visage que j'y vois est osseux, jaune avec des yeux démesurés
dans des cavités trop grandes. Il me semble que j'avais le visage
plein, même presque trop, des rondeurs généralisées
que je cherchais à combattre.
Je suis vêtue d'une espèce de pyjama que je ne reconnais pas.
Ici, tout est clair et feutré, même les chaussures du personnel.
Je souffre très peu physiquement, si ce n'est du manque de possibilité
d'aller et venir à ma guise dans de grands espaces, ce qui m'ankylose.
Alors, quand j'en ai l'énergie, je tourne en rond pour ne pas m'engourdir.
Il y a bien un semblant de parc, mais quand j'ai voulu sortir on m'en a
empêché. "Plus tard" m'a-t-on objecté, sans
me préciser quand sera ce plus tard, ni me dire pourquoi.
Peut-être le parc n'existe-t-il pas au delà de ce qu'on en
voit de la fenêtre.
***
Je ne sais pas bien ce qui se passe ici.
Personne ne m'a dit où j'étais. Je n'ai plus d'identité,
on ne répond pas à mes questions.
J'ai découvert un magazine oublié au fond du placard, et je
me sers des parties claires de certaines feuilles pour écrire avec
un bout de crayon trouvé dans la rainure de l'étagère.
Après avoir écrit, je cache le tout au fond de la planche
du bas pour qu'on ne me le prenne pas.
Sarthe le disait déjà: "l'enfer ce sont les autres".
Ici, ceux qui ne sont pas en blanc sont étranges, les autres encore
plus bizarres...
Il fait partout horriblement chaud, preuve que je suis bien tombée
en enfer.
***
Je ne sais toujours pas quelle est la date d'aujourd'hui.
Il y a plusieurs jours, je pense, que j'ai commencé à écrire
un peu sur ces feuilles de magazine.
Mais je ne sais pas quand, je n'ai plus la notion du temps, du nombre de
jours écoulés.
Pourtant des choses me reviennent peu à peu.
Chez moi, Ils ont décidé que je commençais à
prendre trop de place, j'étais devenue plus gênante qu'utile,
alors Ils m'ont mise là. Pour se débarrasser de moi en somme.
Enfin, c'est surtout Lui, avec la connivence et la signature indispensable
de l'Autre, parce que les enfants, même s'ils n'ont rien fait contre,
n'ont tout de même pas appelé l'ambulance...
Il est interdit de tuer les gens, même les criminels, la peine de
mort physique est abolie. Mais il est encore possible de les tuer mentalement
le plus légalement du monde. Il suffit de les mettre dans un trou
et d'attendre leur mort dite naturelle, leur belle mort, comme si la mort
pouvait être belle.
A présent je suis là, punie sans doute d'un crime dont je
n'ai pas idée.
Je ne le saurai pas, puisqu'on répond à mes questions par
un sourire faussement compatissant comme si je disais des choses dépourvues
de sens.
Je n'ai plus de vêtements à moi, plus d'identité, plus
de droits, quasiment plus de forme humaine.
Je vais croupir là, jusqu'à ma mort sans doute. Comme je suis
relativement jeune encore, cela risque de durer longtemps.
Camille Claudel a connu ce sort affreux pour avoir simplement voulu exister,
et je ne n'ai pas la notoriété de Camille Claudel...
***
Je reviens écrire en cachette sur cette revue.
C'est la seule liberté que je me suis trouvée. Simplement,
je dois faire vite et je ne sais pas toujours combien il s'est passé
de temps entre les moments où je replace le magazine et le crayon
et le moment où j'ai l'idée d'aller le rechercher.
Entre temps j'oublie.
Des femmes différentes m'apportent à intervalles réguliers
un plateau sur lequel se trouve un repas.
Le couteau ne coupe pas, c'est sûrement exprès. D'ailleurs,
il n'y a rien à couper.
C'est comme le gobelet en matière molle qu'on me laisse sur la table
avec la carafe en plastique que je dois remplir d'eau au robinet.
L'odeur désagréable de ce récipient fait que je ne
l'utilise pas, et l'eau tiédasse du robinet, a un affreux goût
chloré.
Les aliments apportés sont incolores et sans goût. Cela fait
sans doute partie du système. Je dois rester en vie, mais pas trop.
Comme je ne mange pas grand chose, j'ai droit à deux variantes de
réactions, selon le personnel. Parfois c'est le ton grondeur avec
lequel on s'adresse à un petit enfant pas sage, mais le plus souvent
c'est l'indifférence totale, et de toutes façons la fille
en blouse bleue, qui n'est pas souvent la même, reprend le tout sans
me regarder.
Je n'ai plus de colère en moi, tout est éteint.
Pas la force de me révolter, de dire non à ce que je ne veux
pas. Je ne sais d'ailleurs plus ce que je veux vraiment si ce n'est sortir
d'ici, ce qui est impossible.
Je suis dans un piège.
Je ne sais pourquoi, ni combien de temps cela doit durer.
Tout est brume, coton, silence. Il faudrait pouvoir crier contre tout ça,
hurler même, mais je n'en ai pas la force.
Et si je crie, que se passera-t-il?
Que fera-t-on?
Dans quoi m'a-t-on mise?
Une prison? Un hôpital? Une tombe?
Et pourquoi? Mais pourquoi donc?
Ma tête est lourde, mon corps comme vide, je ne le reconnais pas,
il me semble tellement bizarre. Je suis lasse et triste, infiniment triste.
***
Un nouveau jour, lequel? Comment savoir?
Lui et l'Autre sont venus me voir ce matin. Je devrais plutôt dire
me regarder.
Ils me détaillaient avec un air si étrange que je ne sais
si je leur inspire de la peur, du dégoût ou de la haine, peut
être un peu tout à la fois.
Je n'ai rien dit, absolument rien d'autre que: "Je veux sortir d'ici."
Ils se sont regardés avec un sourire de connivence.
Lui a demandé : "Tu me reconnais?"
J'ai simplement répété calmement : "Je veux sortir
d'ici!"
Ils avaient un air dubitatif, ils semblent croire que j'ai perdu jusqu'à
leur souvenir. J'ai en effet beaucoup perdu, mais pas ça!
Eux, je ne les oublie pas.
C'est que je les ai beaucoup aimés... avant.
A présent, je ne sais plus que penser. Mes idées sont encore
tellement imprécises, et désordonnées.
Peut-être que ça va revenir peu à peu.
***
On me drogue dès le matin et j'ai des difficultés
à faire surface durant des heures. J'ai un mal fou à avoir
la notion du temps, c'est terrible, et mon espace est toujours le même.
Les bruits extérieurs me parviennent très feutrés,
comme extraits du silence.
Durant des heures je suis lourde et n'arrive pas à bouger. Seuls
mes yeux et mon cerveau fonctionnent mais au ralenti. Une surveillante vient
contrôler furtivement, je ferme les yeux, elle croit que je dors.
La chambre n'est pas blanche et pourtant sans couleur.
Mon décor c'est la fenêtre d'où vient le jour, une tablette
et une chaise d'un côté du lit, la table de nuit de l'autre
sur laquelle est une pomme sans parfum que j'ai gardée sans la manger.
On a voulu me l'enlever : "Le docteur n'aime pas qu'on garde de la
nourriture dans les chambres!" m'a dit la préposée au
nettoyage, mais j'ai tenu bon.
Cette pomme, fane doucement au fil des jours dans la chaleur de la pièce.
Je la regarde souvent, pauvre symbole de ma si mince rébellion, c'est
la seule chose vivante ici, mais comme moi, elle se détache, se ride
et se ratatine.
***
Mes visiteurs familiaux sont revenus. Eux seuls. Peut-être
ont-ils déjà fait croire aux autres que je suis morte...
Ils me posent toujours la même question: Est-ce que les reconnais!
Preuve qu'ils me croient plus anéantie que je le suis.
Je fais exprès de leur répondre toujours la même chose:
Je veux sortir d'ici.
C'est en effet pour moi le plus important. Et puisqu'on ne répond
pas à mes questions je ne vois pas de raison de répondre à
celles des autres. Mais j'ai la nette impression qu'ils sont satisfaits
que je ne les reconnaisse pas.
Je pense que cela leur convient et leur donne une justification pour me
garder en détention.
Ils se sont mis à parler entre eux à voix haute, sans s'adresser
à moi.
"C'est bien ici, hein, c'est propre, elle est bien!
- Oui, on ne pouvait vraiment pas trouver mieux..."
J'ai redit : "Je veux sortir d'ici." Ils font comme s'ils n'entendaient
pas.
***
A présent, je commence à avoir quelques repères.
Quand débute la journée, c'est toujours de la même manière.
Très tôt, un coup dans la porte, une femme entre en lançant
un bonjour machinal sans même me regarder, elle allume la lumière
qui m'aveugle, me fait très rapidement une piqûre sans rien
me dire d'autre, et repart aussi vite.
Aujourd'hui, j'ai eu la visite d'un homme, il s'est présenté
brièvement comme étant le médecin de l'établissement.
Il m'a tenu un discours décousu, d'où il ressortait que j'étais
ici pour mon bien... Mais il ne m'a pas dit comment s'appelle : ici!
J'ai dit exprès: "Je veux sortir d'ici."
- Oui, je sais, tout le monde dit ça, mais ce n'est pas possible...
Il a ajouté après un temps:
- Votre famille est venue vous voir... " Il en croit mon souvenir enfui.
Réfléchir m'épuise. Je n'ai pas envie de lui parler,
il n'a manifestement pas envie de me répondre.
Pourquoi ne me donne-t-on pas mes vêtements?
Pourquoi suis-je privée de liberté?
Pour quel crime suis-je condamnée à la réclusion?
Pourquoi me maintient-on avec une camisole chimique comme si j'étais
un être dangereux?
Qui se donne le droit d'agir ainsi sur moi?
J'ai la force de penser ces questions mais pas celle de les formuler clairement
avec des mots cohérents, alors je ne dis presque rien.
***
Les chaussures à mes pieds ne sont pas à moi non plus. Des
savates molles en tissu éponge. Si j'arrivais à m'échapper,
je ne pourrais pas marcher dehors. Ma porte, dans laquelle s'encastre une
vitre de matière plastique, n'est en effet pas fermée à
clé, ce doit être le bout du couloir qui l'est.
J'ai voulu ouvrir la fenêtre pour libérer la trop grosse chaleur,
je respire mal dans cette atmosphère confinée.
J'ai tout essayé, il n'y a pas moyen, pourtant il y a une poignée.
En regardant mieux, j'ai découvert ce qui doit être un système
de verrouillage sous l'encadrement.
Quand la chambre est vide, ils doivent déverrouiller avec un outil
pour ouvrir. Mais moi, je suis prisonnière, je reçois l'air
seulement par une bouche en haut du mur. Peut-être est il possible
de m'envoyer ainsi autre chose que de l'air pur...
J'en suis réduite à regarder au travers des vitres épaisses,
douteuses et sans rideaux, un bout de ciel gris au dessus des arbres noirs
dénudés et les espaces herbeux en contrebas.
C'est toujours la même chose, aucune personne ne répond à
mes simples questions.
***
A peu près un jour sur deux, une personne vient, sans
m'adresser la parole, laver les sanitaires, déposer une serviette
et une tenue vestimentaire propres: deux pièces en tissu mou, sans
forme réelle, de couleur pastel ou plutôt passée avec
une vague odeur de désinfectant.
Je voudrais avoir un parfum à moi pour changer au moins ces odeurs
fades écurantes à force de n'en pas être. Il doit
y en avoir un flacon chez moi, je ne sais plus quelle marque...
Mais est-ce encore chez moi?
Je sens que je n'y ai plus de place, ma destinée est de finir ici,
dans ce trou.
Puisque je n'ai pas le droit de sortir, on ne me donne même pas mes
vêtements, ni rien à moi d'ailleurs, ce n'est vraiment pas
la peine que je m'humilie à demander une telle chose. Je ne l'obtiendrai
pas, c'est certain, je n'aurai même sûrement pas de réponse.
Cela fait partie du système prévu pour faire croire à
ma démence.
Car en effet, c'est ça, j'ai compris.
Je suis dans un lieu que je n'ai toujours pas défini mais j'y suis
sur quelque chose comme une accusation de démence, il est donc important
pour eux, gens d'ici et famille, que celle-ci puisse continuer à
être prouvée.
Pour cela je ne dois pas retrouver mes repères. Tous s'y emploient
méthodiquement en me gardant cloîtrée, sans vêtements
ni chaussures, en m'ayant ôté tout ce qui m'appartenait.
Je suis plus nue et dépossédée qu'une morte en son
cercueil.
Je n'ai plus en effet ni montre à mon poignet, ni la chaîne
en or que je portais toujours au cou.
J'ai encore mon alliance, mais elle tient étroitement à mon
doigt, Ils n'ont pas dû réussir à l'extraire.
Aucun contact avec l'extérieur, et donc aucun moyen de défense,
ni physique ni morale.
La loi empêche de me tuer physiquement, alors on tente de m'assassiner
mentalement.
***
Peu à peu, mon corps s'accoutume aux drogues et je
suis moins anéantie. Mais je me garde de le montrer.
Je parle le moins possible, je ferme les yeux quand il faut, mais j'observe
ce qui peut l'être.
Le médecin est revenu.
Il me fait toujours un petit discours en langue de bois, il parle pour parler,
des choses dépourvues d'intérêt, son babil inutile fait
un bourdonnement dans ma tête.
Il guette mes réactions.
Dans le doute, je ne dis rien et reste vigilante. A la fin il m'a lancé:
" Vous ne demandez plus à sortir? C'est bien, vous devenez raisonnable!"
Je ne sais pas quelle attitude avoir pour espérer un petit changement
positif. J'ai bien peur que cela ne fasse pas partie de leur programme.
Le moindre sursaut d'activité cérébrale visible de
ma part peut déclencher de la leur l'accroissement de la dose de
poison journalier.
Qu'attend-on de moi?
Ma mort propre et sans cri?
***
J'ai ouvert la porte de ma chambre.
Sur l'extérieur un 9 branle à chaque mouvement.
J'ai d'abord pensé qu'il doit donc y avoir au moins une dizaine de
personnes enfermées comme moi en ces lieux, bien que je n'entende
jamais rien. Mais s'ils sont tous rendus aussi muets que moi, cela n'a rien
d'étonnant.
J'ai mis un moment à comprendre que le chiffre est en fait un 6,
mais le clou supérieur est parti et le numéro est tombé
en se retournant...
De toutes façons, cela ne répond pas à mon problème.
Au delà de ma chambre, une double porte dont le milieu est en plastique
glauque et dépoli ferme le couloir...
Des barres d'appuis courent le long du mur d'en face.
Au dessus, dans les hautes baies vitrées, s'encadre le même
paysage, tout aussi désolé que celui visible de ma chambre
: Des arbres morts et de l'herbe rare parmi lesquelles des taupes ont fait
des monticules terreux.
Il n'y a personne, aucun mouvement. Une allée goudronnée à
demi défoncée vient de je ne sais où et aboutit à
une haute grille surmontée de piques noirs spatulés, flanquée
d'une espèce de guérite comme aux frontières.
Au delà, semble être la rase campagne...
***
N'ayant plus de repères personnels physiques, je suis pleine de doutes
et ne peux que faire des suppositions.
Que suis-je? Que suis-je devenue?
***
Et s'ils avaient raison? Et si vraiment j'étais folle?
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Ces lignes ont été trouvées par hasard, dans les pages d'un magazine lacéré et tombé d'une benne de recyclage du papier.